Nous avons lu ... l'article de Becky Taylor et collègues sur les "Factors deterring schools from mixed attainment teaching practice"

dans Pedagogy, Culture & Society 25:3 (2017)

Cette publication s'inscrit dans une recherche en cours visant à étudier les pratiques de regroupement des élèves dans les établissements scolaires anglais, et à mettre en évidence des bonnes pratiques dans ce domaine. Les auteurs de l'article partent d'un constat : la recherche en éducation a démontré les bénéfices d'un enseignement "mixte", c'est-à-dire sans séparation des élèves par niveaux de performance; néanmoins, les écoles secondaires anglaises appliquent majoritairement une répartition des élèves par niveaux. Ils proposent d'identifier les raisons de ce rejet  d'un enseignement mixte; ils suggèrent ensuite quelques stratégies possibles pour soutenir les responsables scolaires désireux d'introduire un tel enseignement.

Les auteurs mènent actuellement une étude à large échelle en Angleterre, intitulée "Best Practice in Grouping Students". Par le recours à des méthodes qualitatives et quantitatives, cette étude vise à observer les progrès des élèves en fonction des types de regroupement appliqués, et ainsi à fournir des arguments scientifiques quant à l'efficacité des divers types de regroupement en rapport avec la progression des élèves. À terme, il s'agit en particulier de favoriser les performances des élèves d'une origine sociale modeste, qui, selon certaines études, ont toujours une plus forte probabilité d’être placés dans des niveaux moins avancés, sans toujours suivre la seule logique des performances. Selon les auteurs, des recherches ont montré à plusieurs reprises que la séparation par niveaux défavorise les élèves scolairement moins performants. Ce constat apparait dans leurs performances ainsi que sur des facteurs psychologiques et/ou personnels. Par ailleurs, au niveau des performances, les élèves jugés comme plus avancés profitent très peu d'un enseignement par niveaux, et certains d'entre eux vivent également mal cette répartition en niveaux.

Déjà dans les phases préparatoires de cette étude "Best Practice in Grouping Students", notamment lors de la sélection des établissements scolaires et dans le projet pilote mené en 2015/2016, les chercheurs ont dû constater que l'enseignement mixte n'est pas très répandu en Angleterre. Différents obstacles font de l'introduction de cette pratique un défi permanent. En fondant notamment leur constat sur des données encore exploratoires, les auteurs expliquent ici qu'il y a différents types de facteurs évoqués par les enseignants et/ou leurs chefs de départements ou d’établissements pour expliquer les réserves contre des réformes vers un enseignement mixte. Plus précisément, les auteurs distinguent les préoccupations politiques et financières de préoccupations pédagogiques et pratiques.

La croyance que l'enseignement par niveaux a des avantages pour tous les élèves reste bien ancrée dans l'esprit des chefs d'établissements et/ou de départements et des enseignants, et les chercheurs ont pu montrer dans un article de 2016 que cette croyance est souvent entretenue par les discours des politiciens. Les auteurs identifient par ailleurs un régime de peur et de pressions financières: les écoles et les enseignants craignent que des innovations dans leurs pratiques puissent désécuriser les parents et, par conséquent, affecter les taux d'inscription d'élèves dans leurs établissements respectifs.

De plus, les auteurs observent que les enseignants qui participaient au projet pilote d’introduction ou de continuation d’un enseignement mixte anticipaient ou rencontraient différentes difficultés : dans les écoles, il manque des personnes ayant de l'expérience avec un tel enseignement, des ressources pédagogiques destinées à un public hétérogène d'élèves ainsi qu'un accompagnement professionnel prolongé pour les enseignants. Tout cela augmente la charge de travail des enseignants et le temps idéalement nécessaire pour une telle innovation n'est que rarement prévu et disponible. Ces facteurs accentuent les réserves des enseignants par rapport à un enseignement mixte.

Néanmoins, les auteurs ont pu identifier quelques facteurs qui facilitent l’enseignement mixte : au niveau des écoles étaient mentionnés d’un côté un soutien politique ou le fait que cette pratique était historiquement ancrée et défendue, et d’un autre côté la volonté d’innover dans les pratiques pédagogiques pour améliorer les performances des élèves. Au niveau des enseignants, cette pratique est souvent perçue comme innovatrice, considérée comme une mission au bénéfice des élèves (confiance en soi, développement de leur potentiel et soutiens mutuels) et donc défendue avec passion. En plus, les auteurs constatent que les enseignants eux-mêmes ont l’impression que cette pratique leur permet de devenir meilleurs, et voient un avantage à pouvoir travailler dans un environnement plus collégial, juste et inclusif.

Les auteurs concluent qu’il faut considérer tous les niveaux et acteurs impliqués dans la (re-)production des peurs et réserves contre l’introduction d’un enseignement mixte, c’est-à-dire les discours publics et politiques, l’infrastructure et les pratiques d’évaluation des écoles. Ils espèrent pouvoir approfondir les preuves scientifiques de l'efficacité d’un enseignement mixte, mais soulignent que l'investissement de chefs d’établissement passionnés par cette approche est nécessaire pour une implémentation plus large de cette pratique. Les auteurs recommandent d’intégrer l’approche de l’enseignement mixte déjà dans la formation initiale des futurs enseignants et/ou dans les offres de formation continue des enseignants, afin de mettre en évidence des exemples de bonnes pratiques. De plus, ils soulignent qu’il faut décharger les enseignants pour leur allouer du temps et de l’espace pour des innovations.

Cet article éveille l'intérêt pour la suite des recherches et publications au sein du projet "Best Practice in Grouping Students. Improving the educational attainment of students from disadvantaged backgrounds", qui s'étend pour le moment sur quatre ans et est mené par des chercheurs des quatre institutions suivantes : University College London UCL, King's College London, University of Nottingham et Queen's University Belfast.

Anna Von Ow
Collaboratrice scientifique, IRDP


Becky Taylor, Becky Francis, Louise Archer, Jeremy Hodgen, David Pepper, Antonina Tereshchenko & Mary-Claire Travers (2017) Factors deterring schools from mixed attainment teaching practice, Pedagogy, Culture & Society, 25:3, 327-345, DOI: 10.1080/14681366.2016.1256908

 

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