4) Les familles se recomposent

Les familles recomposées sont aujourd'hui légion. Remariages et cohabitations nouvelles obligent à de sérieux aménagements : vivre au côté d'un homme ou d'une femme qui n'est pas son père ou sa mère, avec des enfants issus d'un premier mariage d'un conjoint, et des demi-frères et des demi-soeurs, circuler dans des maisons différentes, hériter de nouveaux grands-parents...

La société n'est guère préparée à ces tumultes qui agitent les familles. L'Etat doit redéfinir ses politiques familiales, l'école ses traditions et manières de faire. Des questions surgissent dans les classes: qui signe le carnet? Qui contacter en cas de difficultés? Qui sont les parents qui viennent à la soirée d'information?

Sur les bancs d'école enfantine d'une classe neuchâteloise, les enfants se préparent, chaussent leurs pantoufles. Et Julien de déclarer en tirant sur ses attaches Velcro : moi j'ai un papa et un grand papa et il lève bien haut le bras pour montrer sa taille. Nous aussi, rétorquent les autres, on a aussi des grands-papas. Et Julien, étonné: Ah bon, je savais pas. La maîtresse sourit; pour cet enfant, c'est un moment de répit.

Comment appeler le compagnon de maman?

Les familles recomposées ne datent pas d'aujourd'hui. Elles étaient nombreuses autrefois car nombre d'hommes et de femmes se retrouvaient veufs après les épidémies, les guerres ou les naissances. C'était le temps des marâtres et des parâtres croque-mitaine. La Bruyère écrivait sans ses Caractères : Ce qu'une marâtre aime le moins ce sont les enfants de son mari; plus elle est folle de son mari, plus elle est marâtre.

Aujourd'hui, le nouveau conjoint ou conjointe n'est plus un parent de substitution parce que le vrai père ou la vraie mère est en vie. Ils deviennent plutôt des copains. Je suis devenue une confidente, il me raconte des petits secrets qu'il ne dit pas à son père (Adrienne 35 ans) Les spécialistes parlent "de parenté aux frontières de l'amitié" ou "d'élection mutuelle". L'étranger devient beau-parent au terme d'un processus difficile. Il faut le temps de rompre la glace, de s'apprivoiser. J'ai du recul. Je suis plus cool avec les enfants de ma femme qu'avec mes enfants. Je me sens moins impliqué. Si les enfants de ma femme ont de la peine à faire leur devoirs de maths, je leur explique dix fois sans m'énerver. Si ce sont mes enfants, j'ai de la peine à admettre qu'ils ne pigent pas tout de suite. (Gabriel, 38 ans)

En Scandinavie, on a inventé le mot Sambo pour désigner les compagnons de vie des familles recomposées qui peuvent d'ailleurs être père d'un ou de plusieurs enfants. Le grand débat à venir est celui du statut juridique des nouveaux conjoints des parents gardiens. Quels seront leurs droits et leurs devoirs?


De grandes constellations

La famille c'est aussi la parenté et les enfants des familles recomposées n'en manquent pas. Quand tout se passe plutôt bien et que les deux familles se fréquentent, les enfants vont et viennent entre deux maisons. Ils y retrouvent leur pyjama, leur ours, les jouets et les habits que papa ou maman ont achetés. Avec eux circulent les décisions du juge, les contraintes d'argent et les principes d'éducation. Passent aussi d'un foyer à l'autre, les livrets scolaires, les devoirs, les fiches de français et de maths, les carnets de vaccination, les livres de bibliothèque qu'il ne faut pas égarer.

Dans ces maisons, il y a aussi souvent les enfants de la nouvelle union du père ou de la mère. La famille s'élargit. Elle intègre de nouveaux beaux-parents, beaux grands-parents, sinon beaux arrière-grands-parents, des demi-frères et demi-soeurs. Tout ce monde négocie les dates des fêtes de Noël, de Pâques, des vacances. A la rentrée des classes, des enfants racontent à leurs copains, un brin envieux, qu'ils ont fêté quatre Noëls.

Les spécialistes qui étudient ces nouvelles tribus sont unanimes. Elles ne peuvent fonctionner que si les ex-époux acceptent que leur séparation ne sera jamais totale. Il leur faut apprendre à demeurer parents sans constituer un couple, faire le deuil de leur envie d'oublier leur premier mariage. Pour les seconds partenaires, il leur faut accepter de vivre avec deux passés: leur propre histoire de couple et de parents et celle de leur compagne ou compagnon. Les deux parents doivent vivre en sachant que leur place est unique mais pas exclusive. Je serai toujours ta mère, c'est moi ton père. C'est vrai, mais il existe un autre homme, une autre femme qui, pour les enfants, va aussi servir de référence: raconter l'histoire avant de dormir, faire répéter les mots d'allemand, fréquenter les soirées de parents d'élèves, accorder les permissions de sortie, fixer les heures de rentrée.

Les relations sont donc d'une grande complexité et les négociations et tensions multiples. Comment as-tu pu épouser cet homme et avoir trois enfants avec lui? demande Michael à sa femme Suzy. Michael est enseignant dans une école Steiner et Antoine, le premier mari de Suzi un GO (gentil organisateur) au club Med. Le nouveau couple a une fille de 2 ans et un bébé va naître bientôt. Il vit à la campagne. Les choses vont plutôt bien sauf que les parents de Michael sont réticents face à ces enfants qui, soudain, surgissent dans leur vie. C'est pourtant la génération "baby boomer" de mai 68 déclare Michael. Ma mère, prof de philo, battante féministe et de gauche ne comprend pas que ma femme, maîtresse d'école enfantine, ne travaille pas. .Notre mode de vie l'irrite; elle nous trouve bouchés, ringards et ne cesse de dire que nos enfants ne sont pas assez éveillés et avancés pour leur âge.

Grands-parents et beaux-grands-parents deviennent parents

Dépassée la génération de mai 68 qui, à pas comptés, s'approche de la retraite? On lui doit l'égalité hommes-femmes, l'émancipation et le travail des femmes, la généralisation de la contraception, la libéralisation de l'avortement, les crèches, les enfants à la clé autour du cou, l'Etat providence et une volonté tenace de se réaliser. C'est la première des générations à avoir été assurée toute sa vie, elle n'a rien connu d'autre! observe Jean-Pierre Fragnière, Directeur scientifique du nouvel Institut universitaire Ages et Générations (INAG), à Sion, ce sera aussi la première génération de femmes émancipées, individualistes et retraitées. Le problème de la solidarité intergénérationnelle va se poser avec d'autant plus d'acuité (Construire,12 octobre 1999).

Cette génération du grand chambardement entre dans la catégorie des grands-parents. Elle est dynamique, active, en bonne santé, jouit d'un certain bien-être et ne rechigne pas à donner de son temps. Une ombre au tableau pourtant: elle est assez intolérante et s'indigne des éclatements répétés des familles, des enfants largués dans les classes gardiennes, comme si elle n'y avait pas contribué. En effet, les nouvelles grands-mères et grands-pères sont la première génération avec des taux plutôt élevés de divorces...

Dans les familles recomposées, les grands-parents sont appelés à la rescousse. Parfois, les rôles s'inversent et les voilà qui veillent sur une marmaille qui n'est pas toujours vraiment la leur. Ils perdent leur rôle traditionnel de mamies et papis gâteau pour devenir quasi parents, investis de tâches éducatives. Dans les préaux des écoles, nombre de grands-mères attendent "leurs" petits-enfants et s'enquièrent auprès des maîtresses des nouvelles méthodes de mathématiques. Dans mon quartier, déclare Sophie, 30 ans, je vois plein de grands-pères avec des poussettes. Ils se rattrapent. Ils ne se sont pas occupés de leurs gosses alors ils ne veulent pas rater leurs petits enfants.

 

Des frères, demi-frères et quasi-frères

Dans une famille recomposée, c'est un peu comme dans "mon corbillon qu'y met-on" : des frères et soeurs et des demi-frères et demi-soeurs et des quasi-frères et des quasi-soeurs, un nom qu'on a donné aux enfants nés d'unions antérieures. Il peut donc y avoir quatre noms de famille sur les boîtes aux lettres. Le véritable défi est de vivre cette "pluriparentalité" sans qu'éclatent les scènes de jalousie et les conflits affectifs. La naissance d'un bébé, celui du couple est une expérience douloureuse pour les enfants du premier mariage. Alors dit Virginie, 7 ans à sa mère qui vient de mettre au monde un petit garçon, tu n'auras plus jamais de bébé avec papa? L'enfant, au fond de lui, espère toujours que ses parents se réconcilient et s'aiment de nouveau. Une naissance brise ce rêve. Les parents font de leur mieux: ils expliquent les choses et choisissent souvent un enfant du premier mariage comme parrain ou marraine du nouveau né.

Que faut-il faire pour que tiennent ces fragiles constructions familiales? Les psychologues sont unanimes : il faut se parler, dessiner des arbres généalogiques avec plein de branches, clarifier les relations et les rôles. Les enfants doivent s'y retrouver, savoir où se situer et se sentir aimés.

Et à l'école?

Tout n'est pas simple de ce côté. Edith enseignante à Lausanne dans un collège: C'est un peu un tabou. Mais disons-le : les enfants de familles monoparentales s'en tirent moins bien que ceux des familles recomposées. Et puis tout dépend du style des familles recomposées. S'il n'y a pas d'incessants psychodrames, les enfants s'en sortent. Claude, président d'une Commission scolaire du canton de Neuchâtel: A la fin de l'année scolaire, au moment des promotions, les cas difficiles sont en général des enfants suisses ou étrangers qui vivent des situations familiales perturbées. Les divorces, la naissance de demi-frères ou de demi-soeurs etc. se répercutent sur les résultats scolaires.

La recherche sur l'éducation, dispensée aux enfants dans les familles composées d'un beau-père, montre que plusieurs facteurs sont en jeu : le style du premier mariage, l'implication du père, le temps écoulé avant la recomposition familiale et le milieu socioculturel. Après divorce, les femmes recréent rapidement de nouvelles unions si le père des enfants est aux abonnés absents. Dans ce cas, le beau-père devient un père de substitution. Dans le cas contraire, le père demeure la référence principale des enfants. Le beau-père n'est que le compagnon de maman, un copain qui peut donner parfois de bons conseils. Ce second modèle est plutôt celui des classes aisées et éduquées. Dans les deux cas, c'est surtout la mère qui assume les responsabilités éducatives. Pour les résultats scolaires, c'est le modèle du père présent qui est efficace. Finalement après tous ces tours et détours, il en est des familles recomposées comme des simples familles. Tout dépend du milieu socioculturel. Donc on n'en sort pas: pour s'en tirer à l'école, il faut avoir les bonnes clés, les bons mots de passe.

Simone Forster, IRDP

Sources:

THÉRY I., DHAVERNAS M-J, Les recompositions familiales aujourd'hui, sous la direction de Marie-Thérèse Meulders-Klein, Nathan, Paris 1993

BLÖSS T. Education familiale et beau-parenté, l'empreinte des trajectoires biographiques, L'Harmattan, Paris 1996

LEGALL D., MARTIN C., L'instabilité conjugale et la recomposition familiale, in F. de Singly (sous la direction de), La famille , l'état des savoirs, La Découverte, Paris 1991

Famille le grand chambardement (dossier).- Le Monde de l'éducation, novembre 1998

MONTANDON, C. L'éducation du point de vue des enfants, L'Harmattan, Paris 1997


(c) Simone Forster, 1999