3) Les statistiques révèlent des
remue-ménage
Tout bouge du côté des familles. Depuis les années
70, on enregistre de fortes secousses qui ébranlent leurs fondements.
Petit survol.
La famille nucléaire, papa et maman mariés, élevant
leurs enfants dans un même foyer, est encore le modèle
le plus répandu en Suisse, comme en Europe : 70% des 35 à
44 ans (Suisse 1997). C'est dire qu'elle n'est pas une espèce
en voie de disparition.
Les comportements ont toutefois beaucoup changé depuis la fin
de la guerre. En 1946, la mariée en robe blanche était
souvent vierge ou n'avait eu de relations sexuelles qu'avec son fiancé.
Soumise à l'autorité de son mari, elle allait rayonner
dans son foyer, consacrer ses énergies au bonheur d'élever
ses enfants, d'embellir son intérieur et de gérer avec
compétence et parcimonie les ressources du ménage.
En 1999, la mariée qui pose pour le photographe, sur le parvis
de l'église, a vécu quelques années avec son futur
conjoint. Elle l'épouse car le jeune couple veut un enfant. Peut-être
est-il déjà là, lové sous la robe blanche.
Cette jeune femme est l'égale de son mari; elle exerce une profession;
elle sait gérer ses affaires. L'officier d'état civil
ne lui a pas récité la litanie éculée de
la soumission. Pour la cérémonie religieuse, le couple
décide si le pasteur ou le prêtre fera la lecture de l'épître
de Paul aux Ephésiens (5:24) : Or de même que l'Eglise
est soumise à Christ, les femmes aussi doivent l'être à
leurs maris en toutes choses.
Les invités se réjouissent ; tout le monde trouve le
couple charmant même s'il a pris quelques rides depuis 1946. La
mariée a en moyenne 28 à 29 ans; le marié 30. Avec
l'augmentation de l'espérance de vie, ils ont 45 ans de vie commune
devant eux. Et aussi... un grand risque statistique de rupture.
Des divorces en chaîne
Deux mariages sur cinq se terminent par un divorce. Les taux sont
les plus élevés entre 5 à 9 ans après le
mariage. Depuis les années soixante, le divorce monte en flèche.
Entre 1961 et 1964, la moyenne annuelle était de 17%, 25% entre
1971 et 1974, 41% en 1997. Aujourd'hui, 15% des jeunes de 25 à
29 ans ont vécu le divorce de leurs parents. Les procédures
judiciaires s'allègent et d'aucuns prétendent que le premier
mariage devient quasi à l'essai. Les conseillers conjugaux appellent
couples kleenex ceux qui pratiquent l'amour jetable après
usage.
Après les ruptures, les familles se recomposent. Plus l'enfant
est jeune quand la famille se défait, plus la recomposition est
rapide. Les hommes recréent plus vite une nouvelle union que
les femmes. La majorité se remarie un an après le divorce.
Les femmes tardent davantage car elles ont, en général,
la garde des enfants. De surcroît, plus la procédure de
divorce est longue, moins elles fondent de nouvelles unions. En 1997,
sur 100 hommes et 100 femmes divorcés en 1980, 55 hommes et 48
femmes s'étaient remariés. Cette année là,
un tiers des mariages enregistrés comptaient un conjoint divorcé;
l'âge moyen au remariage était de 40 ans pour les femmes
et 46 pour les hommes.
Les pratiques sont contrastées en Suisse. Les femmes divorcées
suisses alémaniques se remarient plus que celles de Suisse latine.
Pour les hommes, c'est le contraire. On se remarie aussi plus dans les
régions protestantes que catholiques. Plus on est un jeune divorcé,
plus on convole ; l'union libre est plutôt l'option des personnes
proches de cinquante ans. Avocats, conseillers conjugaux sont unanimes
: la réussite du second mariage dépend de la manière
dont on a mis fin au premier. Les divorces mal vécus, mal digérés
conduisent à des seconds mariages qui capotent.
Familles monoparentales ou recomposées
En Suisse, la majorité des parents de 30 à 39 ans vit
dans un ménage traditionnel. On dénombre toutefois 8%
de familles recomposées, avec des enfants issus d'une autre union,
et 8% de femmes qui élèvent seules leurs enfants. En France,
on compte plus d'un million de familles monoparentales, issues de la
multiplication des divorces, soit 13% du nombre total des familles.
Dans les autres pays européens, c'est au Danemark, en Grande-Bretagne
et en Allemagne que la proportion est la plus élevée:
15 à 20. Ces pourcentages sont beaucoup plus faibles dans les
pays de tradition catholique comme l'Espagne (5%) et l'Italie (7%).
L'essor des unions libres
Mariages et remariages ne sont plus l'unique moyen de fonder une famille.
On peut simplement vivre ensemble. Pour les jeunes, on parle de cohabitation
juvénile, pour les autres de concubinage ou d'union libre. Dès
les années 70, le mouvement s'affirme. Les sonnettes et boîtes
aux lettres alignent des noms différents. Les moeurs se libèrent.
Les femmes s'émancipent, prennent la pilule, travaillent. Aujourd'hui,
il y a autant de jeunes femmes de 25 ans qui vivent avec un partenaire
que dans les générations d'après-guerre mais elles
ne sont en général pas mariées. La quête
du partenaire idéal n'est de loin pas dépassée.
Les jeunes rêvent toujours de couples éthérés
et heureux mais le mariage n'est plus l'unique terrain d'exercices pratiques.
Les unions consensuelles sont surtout une pratique des classes moyennes
: 66% des femmes jusqu'à 29 ans de formation de degré
secondaire supérieur (secrétaires, esthéticiennes,
aides-soignantes etc.). Plus les femmes sont éduquées,
plus elles vivent seules. La carrière ne se conjugue pas ou guère
avec une vie de couple ou de famille. Une situation que ne vivent pas
les hommes. La proportion des hommes sans partenaire est stable, quel
que soit leur niveau de formation. Souvent les couples se forment avant
même de quitter le domicile des parents. Il n'est pas rare que
les jeunes vivent en couple dans la famille du jeune homme ou de la
jeune fille. Chose impensable il y a vingt ou trente ans. Les filles
ont en général leur première expérience
sexuelle à 17 ans. Elles sont au fait des techniques de contraception
et nombre d'entre elles prennent la pilule et exigent le condom. En
cas de doute, ou de pépin, elles se procurent la pilule du lendemain.
Les unions libres se font et se défont dans un constant remue-ménage
sentimental mais dès que pointe l'envie d'enfants, on se marie.
Il s'agit surtout de s'assurer une certaine sécurité économique
et sociale. Le pourcentage d'enfants nés hors mariage est en
légère hausse (11% des femmes de 35 ans) mais demeure
faible si on le compare au Danemark, 45% et à la France, 30%.
Vivre à la campagne
Les couples commencent leur périple conjugal en ville. Ils
y demeurent quand naît leur premier enfant mais dès le
second, ils sont nombreux à acheter une maison ou un logement
à la campagne. Un peu plus de la moitié des familles de
trois enfants sont propriétaires. Les petites communes, celles
de moins de 2000 habitants, ont la cote. Elles recensent une proportion
deux fois et demie plus élevée de familles avec enfants
que les cinq plus grandes villes (Zurich, Genève, Bâle,
Berne, Lausanne). De 1990 à 1997, le taux d'augmentation de la
population était en moyenne de 0,5% dans les villes et de 1,1%
dans les campagnes. La famille suisse typique, affirme l'Office
fédéral de la statistique, n'habite pas en ville mais
dans des communes de petite et moyenne importance à la périphérie
des agglomérations ou dans les zones rurales. Ce sont surtout
les familles suisses avec un enfant et les familles étrangères
avec un ou plusieurs enfants qui vivent dans les villes.
Comment se répartir les tâches?
Après la naissance des enfants, 16% des couples continuent
de travailler à plein temps ; 49% des femmes cessent toute activité
professionnelle. Les familles se heurtent au manque de crèches,
à la difficulté du travail partiel, aux jongleries impossibles
avec les horaires scolaires. Alors de gré ou de force, la famille
traditionnelle prend le dessus; la femme à la maison et l'homme
au travail. Le temps du double salaire est révolu et nombre de
jeunes familles plongent dans des difficultés financières
(voir l'article: Neuchâtel. Familles entre précarité
et pauvreté). Le temps partiel des femmes aide un peu mais une
bonne partie de leur salaire est englouti par les frais de garde des
enfants.
La division des tâches ménagères qui prévalait
du temps de l'union libre, sombre dans l'oubli ou presque. Les femmes,
entre 30 et 39 ans, contribuent, trois fois plus que les hommes, au
travail domestique et à l'éducation des enfants. Dès
qu'elles sont libérées des devoirs scolaires, elles recommencent
à travailler. Aujourd'hui 59% des femmes qui ont des enfants
entre 15 et 19 ans exercent une activité lucrative à temps
plein ou partiel. Fait troublant tout de même: les enquêtes
révèlent que la majorité des hommes préfère
le modèle traditionnel de la famille. Les femmes faiblement formées
aussi. Ce penchant n'est pas partagé les femmes d'un bon niveau
de formation.
Finalement, où en est-on dans ces histoires de familles? Pour
résumer : une croissance des naissances hors mariage, une famille
nucléaire qui se cramponne, une hausse spectaculaire des unions
libres et des divorces, avec à la clé, des familles monoparentales
ou recomposées, un taux de fécondité très
faible (1,5 enfant par femme). Alors, ils se marièrent se remarièrent,
vécurent malheureux et eurent très peu d'enfants?
Simone Forster, IRDP
Sources:
Commission fédérale de coordination pour les questions
familiales.- Les familles en mutation.- Berne 1998 (pour commandes
: tel. O31/ 324 06 73
Office fédéral de la statistique: www.admin.ch/bfs
Sciences humaines.- D'une famille à l'autre.- Hors série
no7, Décembre 1994, janvier 1995
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Les lois évoluent plus vite que les mentalités.
Une femme officier d'Etat civil d'une petite commune gruyérienne
: Un couple souhaitait choisir comme nom de famille celui de
la femme. Après les avoir informés des démarches
à faire pour officialiser ce choix, je leur ai demandé
de réfléchir une semaine et de me faire part ensuite
de leur décision. Heureusement, tout est rentré
dans l'ordre... Ils ont fini par prendre le nom de l'homme
Propos recueilli par Pascale Emery
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