2) De quelques idées reçues

On nous a dit qu'avant l'irruption de la société industrielle moderne, les familles étaient nombreuses et élargies. C'était un âge d'or. On nous a aussi dit que les femmes se mariaient très jeunes et que le concubinage n'existait pas. Autant d'idées reçues que démographes et historiens de la famille passent aujourd'hui au crible.

L'âge au mariage: un régulateur démographique

On se mariait très jeune dans les familles aristocratiques et princières. Une pratique qui n'était pas celle des classes populaires. Au XVIIIe siècle, les garçons se mariaient, en moyenne, entre 29-30 ans et les filles entre de 25-26 ans. Les mariages tardifs étaient, affirme Pierre Chaunu, la grande arme contraceptive de l'Europe classique.

Dans le meilleur des cas, lorsque la famille n'était pas brisée par la mort, les femmes mettaient au monde sept enfants, soit en moyenne un tous les deux ans, jusqu'à 40 ans. En fait, si l'on compte les décès très fréquents de conjoints, les familles avaient, en moyenne, quatre ou cinq enfants, dont deux à trois allaient survivre et assurer le remplacement des générations. Mariages tardifs, allaitement prolongé, forte mortalité qui brisait les couples et emportait la moitié des jeunes, autant de facteurs qui assuraient à peine le remplacement des générations. Ce n'est que dans la seconde moitié du XVIIIe siècle que la population d'Europe amorça une lente croissance.

Les familles étaient nucléaires bien avant l'industrialisation

La thèse abondamment répétée que l'industrialisation sonna le glas des familles élargies est erronée. En fait, la société industrielle naquit en Europe du Nord-Ouest dans des sociétés où les structures familiales étaient, en général, nucléaires. Il y eut, en quelque sorte, stimulation réciproque entre le modèle familial, axé sur l'individu, et la dynamique précapitaliste qui débuta au XVIe siècle.

Les pauvres ont peu d'enfants

L'idée que le lit de la misère était fécond est tenace. Pourtant, les études montrent qu'en Europe, c'était les riches qui avaient le plus d'enfants. Le bébé annuel était le fait des familles aisées qui plaçaient leurs nouveau-nés en nourrice. Chez les pauvres l'allaitement favorisait l'espacement entre les naissances. De plus, les enfants y mouraient plus nombreux de malnutrition et de maladies infectieuses. Partout en Europe, la taille des ménages augmentait avec la fortune.

Mariages à l'essai, concubinages et visites nocturnes

Il fallut quelques siècles aux Eglises pour supprimer les traditions populaires des mariages à l'essai qui fleurissaient un peu partout, surtout en Europe du Nord. La future épouse vivait quelque temps avec son amant avant le mariage. Une manière de s'assurer qu'elle était féconde.

Les gens pauvres n'avaient souvent pas le droit de convoler. Ils vivaient donc en concubinage. A Bâle, le tribunal des mariages ordonna, dans la seconde moitié du XVIe siècle, la séparation de 133 couples pour cause de fornication. Les tribunaux anglais condamnaient, pour le même motif, les couples qui déclaraient une naissance moins de huit mois après leur mariage. La Réforme eut fort à faire pour mettre un peu d'ordre dans la vie sexuelle de ses paroissiens. A Genève, elle fit fermer les bordels, les étuves, les maisons de jeux et autres lieux publics qui abritaient une sexualité extraconjugale.

Autres pratiques dénoncées par l'Eglise: les veillées paysannes où les garçons venaient fréquenter les filles pendant que leurs mères s'affairent à filer et les visites nocturnes du galant, (appelées kiltgang en Suisse alémanique) qui avaient encore cours au XIXe siècle et se terminaient, parfois, par des naissances illégitimes.

L'union des pauvres était, en général, un mariage d'amour. Certains spécialistes de l'histoire de la famille en Europe prétendent qu'il a commencé dans les classes populaires avant de "contaminer" les classes bourgeoises et aristocratiques. Pourquoi pas? Comme le disait Arletti dans les Enfants du paradis, il faut bien qu'ils aient quelque chose les pauvres.

Simone Forster, IRDP

Sources:

BURGIERE A. et al. - Histoire de la famille, Vol. 2 le choc des modernités, Armand Colin, Paris 1986, réédition 1994

FLANDRIN, J.L.- Familles: parenté, maison, sexualité dans l'ancienne société, Paris. Seuil 1984

(c) Simone Forster, 1999