Remue-ménage dans les familles

Familles éclatées, dissociées, brisées, reconstituées. Familles monoparentales et dans certains Etats des États-Unis et d'Australie, homoparentales. Les chamboulements sont immenses. Et les Cassandre de se lamenter et de prévoir la disparition de la famille nucléaire, l'ancienne espèce qui fit ses preuves. Peut-être mais les familles se métamorphosent, s'adaptent à l'évolution des moeurs et contre vents et marées, conservent leur rôle de pilier de la société.


1) Histoires de famille en Suisse


La Suisse est un des pays les plus riches du monde. Se souvient-on que cette prospérité, qui n'est pas pour tout le monde d'ailleurs, ne date que de ce siècle? L'histoire de notre pays est celle d'une terre de famine et de disette où la grande majorité des familles luttait pour leur survie.

Après les déchirements de la Réforme, les Eglises commencèrent, au XVIe siècle, à tenir les registres des mariages, des baptêmes et des décès. Ce souci de garder à jour la comptabilité des croyants est du pain béni pour les études de la population et de ses moeurs. Ainsi découvre-t-on qu'il y avait alors, comme le disent les Ecritures, un temps pour tout: l'hiver pour les mariages, le printemps pour les conceptions, l'été pour la mort. Les épidémies (peste, variole, typhus, dysenterie) se déclenchaient pendant la belle saison et fauchaient leur moisson d'âmes avec une effrayante régularité. Lorsqu'elles s'apaisaient remariages et naissances montaient en flèche. On remplaçait les disparus.

Se marier et engendrer: tout dépend de l'économie

Les taux de nuptialité augmentaient, en ville comme à la campagne, quand les récoltes étaient bonnes et le prix du blé abordable. Ils chutaient durant les crises économiques. Jusqu'à la fin du XVIIIe siècle, et même au-delà, l'inclination ne jouait aucun rôle. Les raisons de familles et de fortune déterminaient les unions. Sous l'Ancien Régime, neuf-dixièmes des habitants des villes et des campagnes étaient des sujets, exclus du pouvoir économique et politique. Les mariages entre sujets, bourgeois et patriciens étaient strictement interdits de même que ceux entre catholiques et protestants.

Les naissances étaient nombreuses en période de bonne conjoncture, clairsemées durant les crises et les famines. La mortalité infantile était élevée. Entre 1800 et 1830, en Suisse, un enfant sur cinq mourait avant cinq ans. Plus de la moitié des décès de nourrissons se produisait au cours de leur premier mois, un quart le jour de leur naissance. L'espérance de vie à la naissance était alors de près de quarante ans.

Sous le contrôle vigilant de l'Eglise et de l'Etat

La vie quotidienne était placée sous le contrôle de l'Etat et de l'Eglise. Ensemble, ils formaient le gouvernement. Les manquements aux devoirs religieux étaient sévèrement sanctionnés. Espions et informateurs dénonçaient les absences au culte ou à la messe, les infractions sexuelles.

L'assistance publique et la juridiction des moeurs relevaient essentiellement de l'Eglise. On distribuait du pain et des vêtements chauds aux familles pauvres. Cette aide, toujours insuffisante, était accordée avec parcimonie et dans des conditions humiliantes. A la fin du XVIIe siècle, dans de nombreuses communes du canton de Zurich, le pasteur, donnait le pain de l'aumône après le culte du dimanche devant toute l'assemblée des fidèles. Une à une, les familles nécessiteuses étaient appelées par leur nom. En 1834, un rapport officiel signale que 11% des habitants du canton de Vaud sont assistés : 15% à Moudon, 17% à Echallens, 19% à Oron. Et les enquêteurs ne recensèrent pas les vagabonds, originaires de nulle part. Dans la conclusion de leur rapport, ils se demandèrent s'il était judicieux de secourir les familles nécessiteuses et si, finalement, l'offre ne créait pas la demande.

Pas d'argent, pas de mariage

Les pauvres, ceux qui étaient sans terres, n'avaient droit ni au mariage ni à la procréation. Ils étaient sévèrement punis en cas d'infraction. Le 7 avril 1708, une jeune femme célibataire, Barbara Vollenweider du village d'Uerzlikon, mit au monde un petit garçon. Huit jours plus tard, elle comparut devant le tribunal spécialisé dans les délits de moeurs. Au terme de nombreux interrogatoires et de quelques séances de torture, le tribunal condamna le père présumé à la bastonnade et à 12 livres de dédommagement, ce qui correspondait à 90 kg de froment. Barbara Vollenweider fut soumise une première fois à la question, le 5 juin. Magnanime, le tribunal, avait décidé de lui laisser le temps de récupérer de ses couches. Sous la torture, elle avoua d'autres aventures amoureuses. Condamnée à la bastonnade, elle fut chassée de sa commune et abandonnée à son sort, seule avec son enfant au sein.

La constitution de 1848 n'améliora guère la condition des pauvres. Les autorités de nombreux cantons refusaient le mariage aux couples indigents. Certaines communes, exigeaient la garantie d'un revenu suffisant et le paiement d'un droit d'entrée pour la femme dans la commune d'origine de son futur mari. Si ces formalités n'étaient pas remplies, elles refusaient de délivrer les papiers nécessaires et de publier les bans.

Cette politique eut pour fâcheux résultats de multiplier les couples concubins, les naissances illégitimes et les interventions musclées de la police. Cette dernière, quand elle faisait du zèle, essuyait parfois l'ire des communes d'origine. Ainsi, en 1862, après bien des tergiversations, la commune d'Otelfingen (ZH) autorisa son ressortissant, Heinrich Gassmann, à épouser Barbara Kallenberg, originaire de Mönchaltdorf. La jeune femme était prête d'accoucher. Il fallait légaliser cette situation. La police fit irruption chez le jeune couple, et emmena de force Barbara Kallenberg dans un asile pour accouchées. Douze jours après la naissance de l'enfant, un policier l'obligea à marcher 5 heures pour rentrer à son domicile. La commune de la jeune femme protesta : il est inimaginable, à une époque où on protège même les animaux et où on punit ceux qui les maltraitent, qu'un service communal oblige une accouchée de 12 jours à marcher cinq heures avec son enfant, flanquée d'un soldat de police, alors qu'il existe des trains.

Des familles condamnées à la mendicité

Il semblait impossible d'empêcher la multiplication des pauvres. L'économie anéantissait les efforts des autorités. La succession des crises (1816-1817/ 1846-1847/ 1873-1890) provoquait une paupérisation croissante de la population. Des familles entières tombaient dans l'indigence et erraient sur les routes. La crise qui sévit, en 1816-1817, fut particulièrement désastreuse. Nombre de filatures firent faillite, lorsque fut levé le Blocus continental décrété par Napoléon, réduisant à la misère et au chômage les ouvriers et les artisans. De plus cette année-là, l'été fut si pluvieux que les récoltes pourrirent sur pied. Une terrible famine ravagea le pays.

La mendicité était interdite dans les cantons. Au siècle dernier, on marquait les vagabonds, en général les apatrides ou heimatlosen, au fer ou, comme dans le canton de Berne, on leur coupait l'oreille. Mais rien n'y faisait, les mendiants hantaient les villes et les campagnes. Des enfants aussi, affamés, abandonnés, orphelins, vivant de chapardage et de travaux saisonniers dans les fermes.

A l'heure de l'industrie

Le développement du travail industriel à domicile (dès le XVIIe siècle) et en fabrique provoqua de grands bouleversements familiaux. Les femmes et les enfants, dès l'âge de 5 ou 6 ans, filaient, tissaient, brodaient chez eux ou dans des caves moisies que plusieurs familles avaient aménagées en atelier. Ils travaillaient douze à quatorze heures par jour, pour de maigres salaires. Le tissage à domicile, la présence du métier dans la chambre ou dans la cave développe le sens de la communauté familiale. Les uns sont habitués aux autres, ils s'aiment, ce qui favorise la discipline et la piété, écrivait le pasteur de la commune de Sternenberg (ZH), en 1857. Certes et cette division du travail provoquait parfois une inversion des rôles. Les hommes assumaient les tâches agricoles et domestiques pendant que les femmes s'affairaient à leur métier à tisser ou à leur rouet.

Dès l'ouverture des premières usines, à l'aube du XIXe siècle, l'exploitation des enfants devint véritablement outrancière. Sous-alimentés, peu payés, estropiés parfois par les machines, ils vivaient une existence tourmentée. En 1848, la journée de travail était de quatorze heures. Contraintes à l'émigration vers les villes, les familles s'entassèrent dans des logis insalubres. Deux fléaux faisaient alors de terribles ravages: l'alcoolisme (16 litres d'alcool pur par habitant entre 1893-1902) et la tuberculose. L'alimentation était déficiente: café, pain, pommes de terre.

Des familles mosaïques

En 1848, les familles comptaient en moyenne trois enfants. La mortalité était élevée. On mourait, sans doute, plus dans les classes pauvres, mais les maladies infectieuses frappaient toutes les couches sociales. Les veufs se remariaient plus que les veuves. Les familles avec des enfants issus de deux ou trois lits étaient aussi nombreuses que les familles recomposées d'aujourd'hui. Régnait alors l'autorité sans partage du chef de famille.

En Suisse, la famille nucléaire était très répandue, au XVIIe siècle déjà, dans les villes et campagnes vouées au travail industriel. La famille communautaire n'existait que dans les vallées demeurées à l'écart de ce mouvement. Elle n'offrait guère les garanties de stabilité qu'on lui prête aujourd'hui. Les tensions y étaient plus vives et souvent plus dramatiques que dans les familles nucléaires. Chaque transformation familiale (mariage, décès) générait un flot d'incertitudes, de conflits, de mésententes, de jalousies qui parfois se terminait mal.

Du côté de la bourgeoisie

La famille bourgeoise vivait entourée d'une nombreuse domesticité. La femme régnait à l'intérieur du foyer; l'homme s'activait à l'extérieur. Les enfants étaient confiés à des gouvernantes et à des précepteurs. Les garçons entraient vers 11 ans dans les écoles latines qui leur étaient d'ailleurs réservées. La nouvelle classe bourgeoise aspirait au statut et au mode de vie des anciennes familles aristocratiques. Elle fréquentait les théâtres, l'opéra, les cafés et les thés mondains, les nouveaux palaces et les stations de cure. Les femmes d'entrepreneurs décoraient leur salon de lourds rideaux et de palmiers en pots. Leur liberté était toutefois réduite, plus ténue que celle des ouvrières qui gagnaient un salaire et qui, de haute lutte avaient obtenu le droit d'entrer au parti socialiste, en 1918.

Hélène de Mulinen écrivait en 1891: si je n'étais pas née dans un milieu si distingué, j'aurais eu le droit d'apprendre quelque chose et de faire mon chemin dans le monde; mais les carrières conventionnelles m'entouraient comme les murs d'un cachot . En dépit des pesanteurs, les femmes des classes aristocratiques et bourgeoises s'organisèrent. Le 26 juillet 1868, elles fondèrent à Genève, l'Association internationale des femmes, un mouvement qui allait lutter pour l'égalité des droits et l'accès à l'éducation. Il fallut attendre les grandes secousses du féminisme des années 70, la généralisation de la pilule et du travail des femmes, pour que la famille entame son grand processus de mutation.

Simone Forster, IRDP

Sources:

Nouvelle histoire de la Suisse et des Suisses, tomes 2 et 3, Payot, Lausanne 1983

Les Suisses, modes de vie, traditions, mentalités, tome 3, Payot, Lausanne 1992

La Suisse au quotidien depuis 1300, Ed. Zoé, coll. Histoire, Genève 1991

BERGIER, Jean-François.- Histoire économique de la Suisse, Payot, Lausanne 1984

(c) Simone Forster, 1999