L'école, fille de l'église
Simone Forster, IRDP
Jusqu'au milieu du XIXe siècle,
l'enseignement, à tous les degrés, n'était pas une
affaire politique mais ecclésiastique. L'avènement d'une
nouvelle société, industrielle et urbaine, allait précipiter
le mouvement de laïcisation. L'école s'est peu à peu
défaite des liens qui l'attachaient à l'Eglise
L'école est fille de l'Eglise;
elle est née dans les cloîtres de ses couvents. Jusqu'à
la généralisation de l'enseignement obligatoire, la finalité
de l'éducation est la religion, le fervent attachement au service
de Dieu. Cet impératif est énoncé, dès le XVe
siècle, dans les Ordonnances scolaires que les cantons commencent
à édicter. Le premier devoir de l'école est de donner
aux enfants une instruction religieuse et de graver dans leur âme
le sentiment de leurs devoirs envers Dieu. La religion assure la cohésion
sociale par un attachement sincère aux valeurs chrétiennes.
Catholiques d'abord...
Les premières écoles monacales
sont ouvertes par les Bénédictins au VIe siècle. En
Suisse, le couvent le plus célèbre est alors celui de Saint-Gall
où enseignent des savants de grande renommée. L'école
comprend deux divisions, celle des futurs moines et celle réservée
aux enfants de la noblesse et des classes élevées. L'enseignement
est en latin. Au programme: la prière, le chant, la lecture et l'écriture.
La discipline est austère, les châtiments corporels de rigueur.
A la fin du moyen-âge, on fonde des écoles latines dans les
villes - Saint-Maurice, Sion, Bâle, Moutier-Grandval, Berne, Vevey,
Genève, Fribourg, Zurich etc.- et une université à
Bâle (1460). L'enseignement est réservé avant tout
aux garçons et l'instruction est vouée au service de l'Eglise.
Protestantes ensuite
L'irruption de la Réforme va
précipiter le mouvement de scolarisation dans les cantons. Etre
capable de lire et de commenter les Ecritures est une exigence des réformateurs
protestants. Ces derniers vont tout mettre en oeuvre pour organiser l'instruction
des enfants. Luther écrit dans son Libellus de instituendis pueris
(1524) : Il nous faut à tous les lieux des écoles pour
nos filles et nos garçons afin que l'homme devienne capable d'exercer
convenablement sa profession et la femme de diriger son ménage et
d'élever chrétiennement ses enfants. Le maître
d'école est après la prédication, le ministère
le plus utile, le plus grand et le meilleur. Luther fixe les droits
de la famille et ceux de l'Etat et met sur pied un programme d'études
pour la jeunesse. Il élabore les fondements de ce qui va devenir
l'école publique et obligatoire. Les parents sont responsables de
l'éducation de leurs enfants mais il appartient à l'Etat
d'en organiser les structures. La scolarité doit être obligatoire.
Il faut des maîtres formés qui conduisent les élèves
avec douceur et sévérité et qui font autant exercer
l'intelligence que la mémoire. La religion est la base de l'éducation
mais les enfants doivent s'initier aux autres disciplines et notamment
à l'art et à la musique. Il leur faut aussi pratiquer les
exercices physiques. Luther recommande de diviser les enfants par petits
groupes d'apprentissage et préconise la constitution d'un corps
d'inspecteurs. Il écrit, en 1529, deux ouvrages destinés
aux enfants appelés catéchismes. Une innovation pédagogique
qui eut une longue carrière tant dans les milieux réformés
que catholiques.
| Neuchâtel 1829: Intervention
de l'Etat en matière scolaire
Sa Majesté étant persuadée
qu'une bonne instruction religieuse, jointe à l'enseignement de
la lecture, de l'écriture et du calcul. est le moyen le plus efficace
de prévenir le crime, et de préparer par le développement
des facultés la vraie et solide prospérité du pays,
désire que cette instruction et cet enseignement soient mis à
la portée de tous les enfants , quelles que soient leurs circonstances
ou l'éloignement de leur domicile. (...)
Recueil de pièces
officielles concernant la Principauté de Neuchâtel et Valangin,
Tome II, Neuchâtel 1835
|
Une vague d'écoles
En Suisse les réformateurs, Calvin
et Zwingli en particulier, vont favoriser l'essor des écoles populaires
et des collèges. Ils éditent des catéchismes et des
ouvrages sur la manière d'instruire les enfants; ils unifient les
programmes et moyens d'enseignement. L'école devient le précieux
auxiliaire de la Réforme et les progrès de l'imprimerie permettent
la diffusion de la Bible, traduite en langue populaire. La famille se trouve
investie d'une tâche nouvelle : celle de lire et de commenter quotidiennement
les Ecritures. Une extraordinaire exigence quand on songe que la majorité
des artisans et des paysans parlaient patois et étaient analphabètes.
A l'apprentissage de la lecture s'ajoute donc la difficulté de comprendre
la langue littéraire de la Bible, le français ou le hochdeutsch.
C'est pourquoi les pédagogues réformés vont insister
sur l'apprentissage des langues, de la littérature et de la grammaire.
Certaines écoles pratiquent le bilinguisme comme l'Institut Pestalozzi
à Yverdon. Les écoles élémentaires protestantes
ne prodiguent pas l'enseignement en latin mais en français ou en
allemand. Le patois est exclu des salles de classe. L'éducation
réformée va ouvrir la voie, au fil des Ordonnances, à
de nouvelles disciplines scolaires comme l'histoire, la géographie
et les sciences.
Les cantons protestants prennent des
mesures afin que villes et campagnes s'acquittent de leur devoir d'éducation.
L'Ordonnance bernoise de 1628 stipule l'obligation pour chaque paroisse
d'ouvrir une école dont les frais sont couverts par les impôts
et les biens d'Eglise et d'en rendre la fréquentation obligatoire
pour les filles et les garçons. Les enfants ne doivent être
libérés que lorsqu'ils savent lire, comprendre le catéchisme
et les principales vérités de la religion. Leur sortie de
l'école dépend du pasteur ou de consistoire. L'enseignement
comprend la lecture, la récitation du catéchisme de Heidelberg,
le chant des psaumes et lorsque les élèves sont assez avancés
l'écriture et le calcul. Seuls le clergé et les baillis ont
le droit de choisir les maîtres et il leur revient la charge de surveiller
la qualité de l'enseignement. L'école populaire s'organise
sur des bases semblables dans tous les cantons réformés.
Rome réagit
Rome s'émeut des efforts des
Huguenots et de leur incontestable suprématie en matière
scolaire. Les protestants, à cause de l'exigence de la lecture de
la Bible, sont plus alphabétisés que les catholiques, attachés
à une tradition de transmission orale. Il ne fait aucun doute que
les grands pédagogues catholiques s'intéressent plus à
la formation des élites qu'à celle du peuple. Dès
les années 1550, l'école devient un enjeu essentiel qui engendre
une vive compétition entre les deux Eglises. Des rivalités
qui vont provoquer la multiplication des écoles élémentaires
dans les cantons.
L'Eglise catholique décide d'entreprendre
la reconquête des populations qui lui échappent. Le Concile
de Trente (1545-1563) publie, en 1566, son catéchisme romain et
rend l'enseignement religieux obligatoire. Les évêques
auront soin qu'au moins les dimanches et jours de fête, dans chaque
paroisse, les enfants soient instruits des rudiments de la foi, de l'obéissance
qu'ils doivent à Dieu et à leurs parents. Nantis de ce
devoir d'éducation, les évêques exhortent régulièrement
le clergé à assurer une instruction religieuse. Peu à
peu, celle-ci s'organise. Le IIIe Concile de Milan interdit la pratique
de la lecture et de l'écriture dans les sanctuaires. L'école
élémentaire se fait alors dans un espace proche de l'église.
On prend l'habitude d'y tenir la classe les jours de la semaine, en hiver
tout au moins. Dans les premières classes, les enfants apprennent
à identifier les lettres, à compter les syllabes et à
épeler le Pater, l'Ave, le Credo et le Confiteor.
La lecture du latin précède celle du français ou de
l'allemand. L'exercice est très ritualisé. In nomine patris
se lit de la manière suivante. Le premier enfant sur le premier
banc lit in le second no, le troisième mi etc.
Les élèves sont tenus de suivre du doigt la progression de
la phrase dans leur livre. A la lecture s'ajoutent plus tard les rudiments
du calcul et de l'écriture. Au XVIIIe siècle, les enfants
apprennent à lire en français ou en allemand car on s'était
aperçu qu'à la fin de leurs classes, ils ne savaient pas
lire leur langue et n'avaient pas véritablement saisi le sens du
latin qu'ils s'étaient échinés à déchiffrer.
L'Ordonnance du 1er avril 1784 de l'évêque
Joseph de Rogenbach est le premier document officiel des princes-évêques
qui a trait à l'organisation des écoles populaires du Jura
catholique. Le maître dépend du curé et doit préparer
les enfants à la piété. A côté de ses
fonctions ecclésiastiques, il doit enseigner la lecture, l'écriture
et les quatre opérations. La fréquentation est obligatoire
et les amendes infligées aux parents ou tuteurs en cas d'absences
injustifiées servent à acheter des abécédaires,
des images pieuses ou des chapelets.
Des liens qui se relâchent
Dès 1830, le vent du libéralisme
souffle sur l'Europe et sur la Suisse. Les principales libertés
sont reconnues et les gouvernements cantonaux s'efforcent de développer
l'instruction publique. Un peu partout s'ouvrent de nouvelles écoles
primaires et secondaires. Les communes élisent leur commission d'éducation
presque toujours présidée par le curé ou le pasteur.
Les plus graves problèmes de l'instruction publique tout au long
du XIXe siècle sont la très faible fréquentation des
écoles et les difficultés des finances publiques.
L'école se détache de
l'Eglise. La Constitution de 1847 consacre la laïcité de l'école
genevoise ; celle de 1848 de l'école neuchâteloise. La Constitution
fédérale de 1874 introduit la gratuité de l'instruction
primaire et place cette dernière sous le contrôle exclusif
du pouvoir civil. Une disposition qui est la conséquence des grands
déchirements de la guerre du Sonderbund. Elle stipule que les "écoles
publiques doivent pouvoir être fréquentées par les
adhérents de toutes les confessions sans qu'ils aient à souffrir
en aucune façon dans leur liberté de conscience ou de croyance".
L'école moderne était née.
Bibliographie
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de l'instruction et de l'éducation, Payot, Lausanne 1906
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du 17e siècle à nos jours, Privat, Toulouse 1981
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à la fin du régime bernois, Diss. phil. Lausanne 1952
Le système scolaire neuchâtelois
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de Neuchâtel Tome I, Attinger, Hauterive 1988
Devaud, Eugène : L'école
primaire fribourgeoise sous la République helvétique,
Thèse de fac. Lettres, Univ. de Fribourg, 1905
Fazy, Henry : l'instruction publique
à Genève, Imp. V. Kündig, Genève 1896