L'économie domestique: ringarde ou d'avant-garde?
(2) Histoire d'un pionnier
Simone Forster, IRDP
Le canton de Fribourg : un pionnier de l'enseignement ménager
Fribourg est le canton phare de l'enseignement ménager.
Il l'introduit et le diffuse bien avant les autres cantons. Sont à
l'origine de cet avant-gardisme: les femmes de la bonne société,
convaincues de la nécessité d'une éducation globale
des jeunes filles et de leur rôle de promotion d'une qualité
de vie.
(1) Regard historique (3) Problématique
actuelle
Les femmes de l'aristocratie et de la bourgeoisie fribourgeoises se
mobilisent dès la fin du XIXe siècle en faveur d'un enseignement
ménager obligatoire. Il faut lutter contre la dépravation
des moeurs engendrée par le monde de la fabrique, faire de la
ménagère une professionnelle afin d'enrayer la crise du
mariage et l'exode rural. La pauvreté qui règne dans les
classes populaires est inquiétante. Il paraît urgent de
redonner aux femmes déshéritées, un certain statut
social et le sens de leur dignité. L'aide matérielle,
à elle seule, ne suffit pas.
Un congrès international se tient à Fribourg
Mme de Gottrau-Wattenwyl fonde, en 1898, une école ménagère
pour les futures institutrices de cette discipline. Très au fait
des développements de l'enseignement ménager en Allemagne
et dans les autres pays avancés en la matière, elle confère
à son école une dimension internationale. En 1908, elle
préside et organise à Fribourg, le premier congrès
d'enseignement ménager. Font aussi partie du Comité d'organisation,
le recteur de l'Université de Fribourg Jean Bruhnes, la présidente
de la Société d'utilité publique des femmes, Mme
Coradi-Stahl et le président du Conseil d'Etat et directeur de
l'Instruction publique, Georges Python.
Le Congrès réunit quatorze nationalités (Allemagne,
Suisse, Belgique, Angleterre, pays scandinaves, Hollande, France). Le
Conseiller d'Etat Python déclare : Les maîtresses
enseigneront selon les lois psychologiques et pédagogiques ;
elles seront capables d'inculquer à la jeune fille l'ensemble
des notions pratiques, de l'initier aux méthodes, d'agir sur
sa volonté, sur son esprit et sur son cur, d'en faire,
au moyen d'une saine éducation, la femme forte, propre à
coopérer au travail d'évolution sociale que l'on peut
orienter, mais que rien ne saurait arrêter. Fribourg devient
le siège de l'Office international d'enseignement ménager,
fondé à cette occasion.
Les jeunes filles doivent fréquenter les cours ménagers
Quatre ans avant le Congrès, Fribourg avait déjà
promulgué une loi qui impose aux jeunes filles la fréquentation
obligatoire des cours de perfectionnement ménager, dès
la fin de l'école primaire (loi du 10 mai 1904). C'est une première
en Suisse. La formation pratique ménagère est un complément
indispensable et le couronnement de l'instruction primaire.
Elle l'est au même titre que les cours de perfectionnement imposés
aux garçons avant les examens de l'école de recrues.
Les communes s'organisent, ouvrent des classes dans des écoles
ou des bâtiments publics. En règle générale,
il faut compter une cuisine, une annexe servant de réfectoire
et une salle pour le repassage, les leçons de coupe, de confection
et les cours théoriques. Afin de ne pas dépayser les jeunes
filles de condition modeste, il est recommandé de faire simple.
C'est au moyen des instruments usités au logis familial qu'on
les initiera aux procédés les plus recommandables, aux
secrets utiles à connaître dans les multiples activités
domestiques. En se présentant comme un prolongement de la vie
au foyer, en s'identifiant en quelque sorte à l'intérieur
du plus grand nombre des élèves, l'école devient
la collaboratrice des parents à condition de faire uvre
pratique et durable. (E.Gremaud, 1919)
Les jeunes filles doivent fréquenter les cours ménagers
un jour par semaine durant deux ans. Le maximum d'élèves
par classe est de douze. Il faut des notes suffisantes pour passer son
année. L'élève insuffisante redouble sa classe.
Une vive résistance
La loi est une chose ; son application en est une autre. Les
reproches pleuvent sur cette nouvelle institution. A-t-on le droit d'en
imposer la fréquentation ? Pourquoi se substituer, à
grands frais, à la tâche éducative des familles ?
Les communes déplorent les coûts. Les parents voient d'un
mauvais il leur fille s'absenter quand l'ouvrage ne manque ni
à la ferme ni aux champs. Les maîtresses de maison et patronnes
d'ateliers maugréent car on les prive de leur domestique ou de
leur apprentie. Seules les fabriques ne rechignent pas. Les industriels
accordent de bonne grâce ce jour de congé. Certains vont
même jusqu'à payer l'intégralité du salaire
sans opérer de déduction.
Quant aux jeunes filles, elles sont nombreuses à dédaigner
de s'inscrire ou à suivre leur classe à leur aise. On
décide alors d'un système d'amendes : 10 centimes
pour arrivée tardive et 40 centimes à Fr.1.20 pour toute
absence injustifiée. Cette mesure a des effets immédiats ;
la fréquentation s'améliore.
Les élèves prennent le dîner et le goûter
en classe. Elles doivent en payer le prix coûtant. Avant 1914,
ces dépenses sont partagées entre les participantes. Les
frais n'excèdent pas 50 centimes. A la fin de la guerre, les
prix montent en flèche. Force est alors d'économiser.
Nombre d'écoles font des réserves, préparent des
conserves. Les élèves aisées apportent des vivres,
les communes accordent des subsides et paient parfois les frais des
repas des jeunes filles pauvres.
Un programme d'une grande diversité
Les cours complémentaires comprennent la cuisine, la théorie
de l'alimentation, l'horticulture, les procédés de conservation
des fruits et légumes, l'entretien du linge et des vêtements,
la lessive, le repassage, le rapiéçage, l'économie
domestique, l'hygiène et les soins, la coupe, la confection et
la lingerie. En fait, il s'agit d'un véritable programme de formation
professionnelle.
Au début des séances de cuisine, on analyse le menu,
compare les valeurs nutritives des aliments, leur coût et le prix
de revient du repas. Pendant les préparatifs, l'institutrice
organise de petites causeries sur les conséquences d'un apprêt
hâtif, malpropre ou négligé, sur l'effet d'une cuisine
agréable, si simple soit-elle, au point de vue de la lutte contre
l'alcool (E. Gremaud, 1919). Pas de temps perdu en futilités.
La formation est courte et les exigences élevées. Pendant
que les doigts s'activent, dans les exercices de raccommodage ou de
couture, on traite des questions d'hygiène et de prévention.
L'enseignement est interdisciplinaire. Point de cloison entre chaque
branche ; un souffle circule, vivifiant l'ensemble dont les parties
s'entraident mutuellement (E. Gremaud, 1919).
De l'importance de la formation et d'une surveillance régulière
Le Règlement prévoit que les maîtresses d'école
ménagères acquièrent leur spécialisation,
en un an, après avoir obtenu leur brevet d'institutrice. Les
exigences sont donc élevées et, en 1919, on parle déjà
d'allonger leurs études de six mois ou même d'un an. Des
inspectrices sont nommées afin de stimuler l'enseignement et
d'en vérifier la qualité.
Le travail incessant des associations féminines, l'impact fantastique
du Congrès de 1908 ont propulsé le canton de Fribourg
parmi les régions les plus développées de Suisse
et d'Europe dans le domaine de l'enseignement ménager. Un rôle
et une tradition qui se poursuivent aujourd'hui.
Sources
E. Gremaud.- Les écoles ménagères dans le
canton de Fribourg.- Annuaire de l'instruction publique en Suisse.
Lausanne : Payot, 1919
Freiburger Geschitsblätter, Freiburg :Universitätsverlag,
1998