L'économie domestique: ringarde ou d'avant-garde?
(1) Regard historique
Simone Forster, IRDP
L'économie domestique est aujourd'hui une discipline
contestée. Faut-il la maintenir et lui faire subir d'importantes
réformes ou la faire passer à la trappe pour gagner des
heures d'anglais et d'informatique? Quel avenir pour un enseignement
qui fut gagné de haute lutte par les associations féminines
du siècle dernier?
(2) Histoire d'un pionnier (3)
Problématique actuelle
L'enseignement ménager: histoire d'une discipline d'avant-garde
Fin du XIXe siècle : les sociétés féminines
revendiquent un enseignement ménager obligatoire pour toutes
les filles. Il faut des femmes compétentes, capables de lutter
contre l'alcoolisme, la tuberculose et la mortalité infantile.
Moins d'un siècle plus tard, cette discipline scolaire s'ouvre
aux garçons. Histoire d'un périple.
Ca ne rate pas. Lancez le sujet de l'école ménagère
et les conversations s'animent aussitôt. Une telle n'y a rien
appris. Une autre se souvient des farces de sa classe. Rares sont celles
qui ont apprécié cet enseignement. Elles l'ont trouvé
dépassé, trop attaché aux valeurs traditionnelles
de la femme au foyer. Aujourd'hui, les choses ont changé. Filles
et garçons fréquentent ces cours dans la plupart des écoles
secondaires de Suisse romande. Qui se souvient que cet enseignement
fut une exigence répétée des associations féminines ?
Les femmes désertent leur foyer pour la fabrique
A la fin du XIXe siècle, nombreuses sont les femmes qui triment
à journée faite pour de maigres salaires dans les nouvelles
fabriques de la société industrielle. On craint fort qu'elles
ne prennent goût à cette indépendance qui les détourne
de leur véritable vocation : celle d'épouse et de
mère. Ces appréhensions animent les discussions du premier
Congrès international d'enseignement ménager de Fribourg,
en 1908 : Nous expions gravement la faute, sinon le crime social,
d'avoir sacrifié la femme aux intérêts de l'industrie,
et de l'avoir arrachée à son foyer pour en faire une ouvrière.
La manufacture a tué l'épouse et la mère, c'est-à-dire
ce qu'il y a de meilleur, de plus doux et de plus fort dans l'humanité.
Nous souffrons de cet attentat et nous en périrons si nous ne
nous hâtons pas d'y porter remède.
Les associations féminines revendiquent un enseignement
ménager
La société d'utilité publique des femmes suisses,
fondée en 1888, s'inquiète de ces dérives. Elle
milite pour l'enseignement ménager afin de redonner à
la femme son rôle de dépositaire du bonheur et de la moralité
de l'humanité. Elle est relayée par les diverses associations
cantonales. Partout, on embouche les mêmes trompettes. Nous avons
un urgent besoin d'écoles ménagères pour les jeunes
filles qui quittent l'école obligatoire. Il faut développer
l'enseignement ménager pour nous donner des mères qui
sachent rendre leur logis attrayant, disputer leur mari au cabaret,
combattre à la fois, l'alcoolisme, la mortalité infantile
et la tuberculose, et, en faisant régner la paix au foyer domestique,
la répandre de proche en proche dans le pays (Moll-Weiss
1908). Et le Journal de 1901 de la Société d'utilité
publique du canton de Vaud de déclarer : A vrai dire,
et sans la moindre mégalomanie, la science du ménage,
comprise dans son acceptation la plus large et au sens le plus élevé
du mot, est à la base des sociétés, instrument
de mieux être, outil d'hygiène, agent de concorde et de
moralité. Tant vaut la femme, tant vaut la famille et la société.
Les associations réclament des écoles ménagères
professionnelles et un enseignement ménager obligatoire, pendant
ou après la scolarité primaire. L'Etat rechigne à
la dépense car les coûts sont énormes.
On manque de domestiques
On réclame un enseignement ménager pour une autre raison :
la pénurie de domestiques sur le marché. Le monde de l'usine
vide celui des maisons. L'Association suisse pour le service domestique,
qui travaille en collaboration avec les sociétés féminines,
se démène. Il faut valoriser le travail ménager,
en faire une véritable profession. Christine Champury, directrice
de la première école ménagère genevoise,
ouverte en 1893, écrit : pour le (le personnel domestique)
mettre à sa vraie place, il est nécessaire de le relever,
d'en faire comprendre la valeur, de le considérer, non plus comme
un vestige de l'ancien servage ou comme un pis-aller, mais comme un
véritable métier auquel on se prépare par un apprentissage
complet, sérieux, surveillé, basé sur un contrat
analogue à ceux des autres métiers et terminé par
un examen.
Un arrêté fédéral pour obtenir des subventions
Face au manque d'élan des autorités pour l'économie
domestique, la Société d'utilité publique des femmes
suisses se mobilise et ouvre des écoles dans nombre de cantons.
Elle s'active, élabore des plans d'étude, assure la formation.
Il lui faut toutefois des appuis financiers. Au nom de la justice sociale,
elle réclame des subventions à la Confédération.
Cette dernière accorde des faveurs aux cours professionnels masculins.
Pourquoi ne pas en faire autant pour l'enseignement professionnel féminin ?
En 1895, paraît l'arrêté du 30 décembre :
la Confédération (...) en vue de développer
l'enseignement de l'économie domestique et l'instruction professionnelle
à donner à la femme, subventionnera les entreprises et
les établissements, existants ou à créer, qui poursuivent
ce but.
Un enseignement qui tarde à se généraliser
L'enseignement ménager est lancé. Il se prodigue de
diverses manières : cours itinérants ruraux, cours
du soir pour ouvrières, classes populaires, écoles ménagères,
écoles normales pour former les institutrices spécialisées.
Comme dans nombre de pays européens, diverses associations se
mobilisent. En 1892, la Société neuchâteloise d'agriculture
organise des cours itinérants. En 1898, c'est le tour de celle
du canton de Vaud. En 1912, le canton de Berne alloue des subsides,
pris sur la dîme de l'alcool, aux cours d'économie domestique
organisés par les écoles primaires de Berne, Bienne et
St-Imier. Le mouvement manque toutefois de souffle et d'envergure car
les appuis financiers sont plutôt chiches.
En 1897, deux ans après l'arrêté fédéral,
la Société suisse d'utilité publique des femmes
suisses décide de pousser à la roue. Elle adresse une
pétition à toutes les autorités cantonales et réclame
que l'enseignement ménager devienne obligatoire. Seul le canton
de Fribourg répond positivement.
La population traîne les pieds
Les idéaux civilisateurs de l'enseignement ménager n'enthousiasment
guère les foules. Partout l'école ménagère
rencontre l'indifférence et même la désapprobation
des mères de familles. Celles du peuple n'en comprennent ni la
vocation ni la nécessité. Elles ont le sentiment qu'on
leur nie toute compétence. Celles des classes bourgeoises ont
d'autres ambitions pour leur fille et y débusquent un brin de
vulgarité. On considère que cet enseignement empiète
sur le domaine de la famille. On le suspecte de vouloir révolutionner
les pratiques et de mépriser les savoir-faire traditionnels.
Bref, on le juge superflu et prétentieux.
La science ménagère, c'est sérieux
L'enseignement revendiqué devait être multiple, pratique
et théorique, couvrir l'éventail des tâches ménagères,
la prévention, les compétences économiques et sociales.
Tant de responsabilités se conjuguent avec des didactiques efficaces.
Il faut informer les femmes des découvertes scientifiques, leur
apprendre à faire usage des techniques et appareils modernes
et à devenir des consommatrices avisées. On inculque donc
aux jeunes filles des connaissances de biologie, de chimie, de physique
et de médecine. On leur apprend les règles de l'hygiène
moderne. Partout, on est convaincu de la portée sociale de
l'enseignement ménager. On y voit non seulement la préparation
manuelle des jeunes filles aux travaux pratiques de cuisine, de blanchissage,
de repassage, de couture mais aussi la formation de leur caractère,
de leurs pensées et de leur cur (Rapport annuel de
l'instruction publique du canton de Vaud, 1939).
La formation à cette discipline est diverse. En 1941, treize
cantons ont une école normale ménagère (Argovie,
Berne, Bâle-Ville, Fribourg, Genève, Grisons, Lucerne,
St-Gall, Schwytz, Tessin, Vaud, Zoug et Zurich). Elles appartiennent
à l'Etat (Bâle-Ville, Genève, Vaud), à des
sociétés féminines ou d'utilité publique
(Berne, Fribourg, Grisons, Zurich) ou à des congrégations
religieuses (Lucerne, Schwytz, Tessin, Zoug). Les écoles normales
privées délivrent un diplôme reconnu par l'Etat.
Les jeunes filles des cantons dépourvus d'écoles ménagères
(Appenzell Rh. Int., Glaris, Neuchâtel, Obwald, Soleure, Thurgovie,
Uri et Valais) fréquentent celles des autres cantons, parfois
après l'obtention de leur diplôme d'institutrice (Neuchâtel).
La durée des études va de un à trois ans. Les exigences
d'entrée sont variées: 9 à 10 ans de scolarité
(Tessin, Bâle-Ville), 2 à 3 ans d'école secondaire
ou le brevet d'institutrice (Argovie, Genève, Schwytz, Fribourg).
Vaud exige trois ans de gymnase ou le brevet d'enseignement primaire.
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1939 : Les Valaisannes ne sont ni bonnes mères,
ni bonnes ménagères
Le fonctionnaire, chargé de la rédaction du rapport
annuel de l'instruction publique, dresse un sombre tableau de
la situation des ménages et de l'instruction ménagère.
Le départ en masse des bonnes allemandes a mis à
l'ordre du jour la formation d'un personnel domestique indigène,
qui puisse recueillir les millions disponibles par cet exode que
nous sommes loin de regretter. D'autre part, la lutte contre la
tuberculose doit répandre chez nous de meilleures habitudes
d'hygiène et d'alimentation. Trop de mets nourrissants
et savoureux manquent à la table familiale parce que nos
ménagères ne savent pas assez utiliser les produits
de notre agriculture. Que d'erreurs encore, de négligences
et de préjugés tenaces dans les soins du premier
âge et l'éducation de l'enfance !
La santé, la paix, le bonheur du foyer dépendent
beaucoup des vertus et des capacités ménagères
de la femme. L'enseignement ménager ne date pas d'hier,
mais il n'a pas progressé, en raison des nécessités
et de l'heure. Il faut, à tout prix, en assurer la diffusion
(...).
L'école normale valaisanne a formé beaucoup
d'institutrices primaires, mais point de maîtresses ménagères,
faute d'une section appropriée. Les rares institutrices
désireuses d'acquérir cette formation devaient étudier
dans d'autres cantons. La lacune est comblée ; une
section ménagère s'est ouverte en mai dernier. Elle
vivra et prospérera.
Chronique de la Suisse romande in Annuaire de l'instruction
publique en Suisse, 1939, p 147, 148
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Une discipline ghetto qui s'ouvre aux garçons
L'introduction de l'enseignement ménager s'étend jusqu'aux
années 50 environ. En 1953, il est obligatoire dans dix-huit
cantons. Les situations sont contrastées. Parfois, les filles
le suivent, durant un ou deux ans, à la fin de leur scolarité
ou, entre 15 et 16 ans, lorsqu'elles sont libérées de
l'obligation scolaire. La discipline est entrée dans les moeurs
et ne déchaîne plus les passions. Elle a perdu de sa vocation
et de ses airs avant-gardistes et prodigue des notions disparates d'hygiène,
d'alimentation et de puériculture. Elle prend des allures de
ghetto, confinant les filles dans les cuisines pendant que les garçons
font des mathématiques ou continuent le programme. Aucune leçon
de rattrapage n'est prévue.
Dès les années 70, les associations féminines
se mobilisent et dénoncent ces inégalités. Nombre
de jeunes filles contestent cet enseignement; certaines le boycottent
(Bienne et Jura). Face à ces tumultes, la Conférence suisse
des directeurs cantonaux de l'instruction publique (CDIP) recommande,
en 1972, que l'enseignement des disciplines féminines ne se
fasse pas au détriment des branches principales. C'est un
premier pas.
Neuf ans plus tard, en 1981, au nom de l'égalité des
chances de formation, la même Conférence demande la mixité
dans l'enseignement de toutes les disciplines. Peu à peu, les
cantons introduisent cette réforme. Filles et garçons
suivent donc ensemble les leçons de travaux manuels, d'activités
créatrices sur textiles (les ouvrages du sexe de jadis) et d'économie
familiale. Partout, on bouscule les pratiques et les pédagogies
et on cherche de nouvelles recettes. Jusqu'à l'irruption d'un
nouveau séisme...
Sources
Annuaire de l'instruction publique en Suisse.- Chronique de la
Suisse romande.-Lausanne: Payot, 1939
Plancherel, Jeanne, Michod, Marguerite.- L'enseignement ménager
en Suisse.-, L'instruction publique en Suisse. Lausanne: Payot,
1941
Chaponnière, Martine.- Devenir ou redevenir femme.-
Genève: Société d'histoire et d'archéologie,
1992
Heller, Geneviève.- Propre en ordre.- Lausanne : Editions
d'en Bas, 1979
Moll-Weiss, Augusta.- Le foyer domestique.- Paris : Hachette
1909
CDIP, Dossier 22B.- Filles-Femmes-Formation : vers l'égalité
des droits.- CDIP: Berne 1992