Du poêle à tricoter à l'école enfantine

Simone Forster, IRDP

A l'origine, la mission des salles d'asile où s'entassaient les petits miséreux, était salvatrice. Il fallait régénérer les classes populaires en inculquant, à leurs enfants, le respect de l'ordre social et des hiérarchies. Aujourd'hui, le vitres claires des écoles enfantines reflètent un autre monde.

L'origine des classes maternelles remonte à 1770 quand le pasteur Jean-Frédéric Oberlin ouvre, dans sa paroisse vosgienne du Ban-de-la-Roche, de petites écoles à tricoter ou poêle à tricoter pour les enfants du peuple. Leur but est charitable : venir en aide à l'enfance en détresse. Au programme : tricot, filage, fabrication de charpie, lecture de l'alphabet, calligraphie, calcul mental, chant et récitation. Sur les murs, des planches coloriées d'histoire naturelle et biblique. Les maîtresses, appelées conductrices de la tendre enfance sont des bourgeoises rapidement formées par le pasteur et sa femme.

Une idée qui fait tache

Peu à peu ce modèle se répand en Europe. Il faut retirer les enfants des lieux néfastes à leur développement, les soustraire des influences perverses, faire œuvre de régénération des classes inférieures. Les petites écoles vont répandre les semences qui feront des enfants, des êtres épris de droiture et de respect de l'ordre social. L'Eglise enseigne que la nature humaine est double, pure et corrompue. L'éducation précoce, prodiguée avec fermeté et tendresse, peut sauver ces jeunes êtres de la déchéance.

L'Europe de cette fin du XVIIIe siècle est bouleversée par la percée du nouveau modèle de société industrielle et urbaine qui vient de traverser la Manche. Les anciennes valeurs rurales n'ont plus cours. En Angleterre, ouvriers et ouvrières sont à la dérive, affamés, entassés dans de pauvres masures, sans eau ni service de voirie. Ils se relaient jour et nuit, au fond des mines ou dans les ateliers des fabriques. Les enfants de moins de six ans ne sont pas encore en âge de travailler. Ils se débrouillent seuls dans les rues sales, jonchées d'immondices. Ce triste spectacle pousse un riche industriel écossais, Robert Owen, à ouvrir en 1816, un local d'accueil appelé infant school pour les nombreux enfants des ouvrières de sa manufacture de coton. Cet esprit éclairé veut à la fois former sa future main d'œuvre et régénérer l'esprit humain. Les petits, soumis à une discipline quasi militaire, s'entassent sur des gradins. Une manière de les avoir tous sous les yeux. On leur donne des leçons de lecture, d'écriture, de calcul et de chant. Quand ils s'agitent, on les calme par des exercices de marches rythmées. L'œuvre philanthropique d'Owen ne tarde pas à faire des émules et les infant schools se répandent en Angleterre.

"Penser le silence, l'ordre et le mouvement"

En France, dès 1826, Jean-Denys Cochin, avocat et maire du XIIe arrondissement de Paris fait ouvrir des salles d'asile, soit des établissements spécialisés d'assistance et d'éducation, sur le modèle d'Owen. Il faut, affirme-t-il, penser à la fois le silence, l'ordre et le mouvement. Au départ, ce sont les riches bourgeoises protestantes, membres du huppé Comité des dames, qui se vouent à la tâche charitable d'ouvrir et de gérer des salles d'asile où se pressent quelque deux cents enfants de 2 à 6 ans. Elles recrutent des maîtres et maîtresses, des médecins inspecteurs et distribuent nourriture et vêtements aux plus démunis. La salle d'asile compense l'absence ou l'incapacité des mères. Elle recrée le cadre naturel d'existence et d'éducation du jeune enfant.

 

Eduquer le petit enfant du peuple pour en faire un travailleur

Nous sommes appelés à prendre une part active à la régénération des moeurs populaires, c'est par l'institution des salles d'asile que cette rénovation a son berceau... On peut prévoir, dès aujourd'hui, que le bas peuple perdra insensiblement sa hideuse empreinte d'abjection sous l'influence d'une éducation appropriée à la vie laborieuse. Ceux-là qui composent la fraction redoutable que nous désignons par l'étiquette de populace, se transformeront en travailleurs paisibles et religieux.

L'Ami de l'Enfance, 1840

 

L'atmosphère maternelle est parfois contestée. La présidente des asiles catholiques de Strasbourg, en 1837, se récrie: Est-il bien sûr que les caresses, les flatteries, jointes à une continuelle application de la maîtresse à bien amuser ses élèves, soient les meilleurs moyens pour former de bons sujets dans les classes indigentes? Est-ce ainsi qu'on les rendra forts de cœur, énergiques de caractère, soumis et disciplinés? Et Emile Depasse, maire de Lannion, de rajouter en 1844: cette institution charitable doit rappeler quotidiennement à l'enfant du prolétaire que, pour ennoblir la pénible carrière qu'il est destiné à parcourir, il doit s'armer de résignation, de courage et de patience. Tout le monde s'accorde sur la mission civilisatrice de la petite école. Les enfants importent au foyer des pratiques religieuses, des habitudes d'ordre, de discipline, de propreté et de respect que vont, sans doute, adopter leurs parents.

Le 28 avril 1848, un arrêté décrète que les salles d'asile doivent porter le nom d'écoles maternelles. Peu à peu, ces institutions se détachent de leurs origines philanthropiques. En 1881, on les intègre à l'école primaire gratuite et laïque mais leur fréquentation demeure facultative. Trois ans plus tard, on met sur pied une formation des maîtresses enfantines dans les écoles normales. Dès 1885, les écoles maternelles sont à la charge des communes qui doivent fournir locaux, mobilier et matériel d'enseignement. Les enfants y sont admis de deux à six ans. On supprime les gradins et on introduit les tables ovales. Pauline Kermoran, première femme élue au Conseil supérieur de l'Instruction publique, en 1886, va insuffler un dynamisme remarquable aux écoles maternelles et développer leur véritable identité.

Pestalozzi: le génie de l'intuition

En Suisse, le fondateur de l'école enfantine est incontestablement Pestalozzi. Dès 1799, il tient à Berthoud, dans la basse ville, une classe de vingt-cinq enfants de 5 à 8 ans. Il succède à un savetier qui assuma cette tâche durant 16 ans. Au lieu des sempiternelles récitations du catéchisme, sous une férule impitoyable, Pestalozzi met en œuvre sa méthode active. Une partie des enfants apprennent leurs mots à partir d'objets réels puis s'emploient à les classer tandis que d'autres tracent sur leurs ardoises, des traits, des cercles et des carrés. Son but est d'adapter l'enseignement à la psychologie des petits. La base de toute instruction est l'intuition (Anschauung), c'est-à-dire l'expérience personnelle. Il faut partir de tout ce que fait l'enfant, de son vécu, son imagination, ses représentations. Rien d'abstrait pour les petits. L'enfant ne comprend que ce qu'il voit et ce qu'il touche.

Toute l'aventure de l'instruction commence par la connaissance du corps. Se connaître avant de s'aventurer sur les chemins des connaissances. Il faut d'abord savoir comment on sent, on voit, on entend. En un mot, Pestalozzi introduit ce qu'on appelle, aujourd'hui, le schéma corporel. La méthode place l'enfant au centre de l'action éducative. Elle fait de lui un acteur. Cette audace effraie les parents et la commission scolaire. Pourtant cette vénérable institution de notables bernois fait, à la fin de l'année, un rapport élogieux de l'activité de Pestalozzi: les progrès étonnants de tous vos jeunes élèves, de dispositions si différentes, font voir clairement que chaque enfant est propre à quelque chose, lorsque le maître sait reconnaître ses talents et les cultiver avec un art vraiment psychologique.

A l'école des petits: apprendre en jouant

Un autre pédagogue de l'école enfantine va naître dans le sillage de Pestalozzi: Friedrich Fröbel. Il séjourna d'ailleurs à l'institut d'Yverdon, de 1808 à 1810, où il suivit activement le travail de Pestalozzi. En 1837, de retour en Allemagne, il ouvre le premier jardin d'enfant (Kindergarten). La pédagogie froebelienne se fonde sur le jeu, véritable point de départ du savoir. Il faut un matériel spécifique: jeux de construction, cubes, cylindres, sphères de couleurs vives, par exemple. Genève, Neuchâtel, et, plus tardivement, Vaud à la fin du siècle, adoptent la pédagogie froebelienne et forment des jardinières d'enfants. Au programme: chant, dessin, contes et récits, gymnastique, modelage, enfilage de perles, broderies, tissages, pliages, découpages, collages, leçons de choses, activités de langage et d'écriture,. Les exercices sont toujours concrets ; les grains jetés aux oiseaux l'hiver donnent à l'enfant des notions intuitives des dix premiers nombres. Et pour couronner ce joyeux remue-ménage, les excursions en plein air et la culture d'un petit jardin.

Dès la fin du siècle, Genève, Neuchâtel Vaud et Bâle-Ville font de l'école enfantine une institution cantonale au même titre que l'école primaire. Ils sont pionniers en Suisse. Partout ailleurs, les écoles enfantines relèvent de l'initiative privée. Le Valais, dans sa loi du 1er juin 1907, demande aux communes d'ouvrir des jardins d'enfants mixtes si les parents en font la demande et si elles sont assurées d'une fréquentation de quarante enfants au moins.

En 1914, le Tessin fixe les bases de l'école enfantine. Les communes ou les particuliers peuvent jouir d'un subside de l'Etat et les asili d'infanzia sont placés sous la surveillance cantonale. Les maîtresses sont formées à la méthode italienne de Maria Montessori, fondée sur le respect de la liberté et de toutes les manifestations spontanées. Les enfants, de trois à six ans, s'activent à leur guise mais doivent suivre des règles communes de vie, d'ordre et de rangement. Quand ils quittent l'asilo, ils savent lire, écrire et calculer jusqu'à vingt. L'usage du matériel Montessori a éveillé leur sens et les a instruit. De nombreuses petites fêtes de fin d'année, destinées à montrer les merveilles de la méthode, unissent parents, autorités scolaire et bienfaiteurs. A la plage de Melide, en 1920, par un bel après-midi de juillet, tout le village vient voir les petits. Fillettes et garçons mettent d'abord leurs tabliers d'école qu'ils sont capables de boutonner eux-mêmes (...) Puis ils chantent, récitent des poésies, se livrent ensuite à leurs occupations comme en un jour ordinaire (...) Les plus grands écrivent ou résolvent des questions d'arithmétique qu'ils se posent eux-mêmes.

Une grande idée réunit les divers courants pédagogiques de l'école enfantine: celle de l'apprentissage inventif. L'enfant est l'artisan de son propre savoir. La petite école le laisse libre d'apprendre à la manière des enfants, c'est-à-dire en jouant avec sérieux.

Sources:

LUC, Jean-Noël.- L'invention du jeune enfant au XIXe siècle.- Paris, Belin 1997

MAGNIN, Charles, MARCACCI, Marco.- Le passé composé. Images de l'école de Genève d'il y a cent ans.- Genève, Tribune édition 1987

GRIN, Micha.- Histoire imagée de l'école vaudoise.- Yens/Morges, Cabédita 1990

EVARD, Maurice.- A bonne école.- La Chaux-de-Fonds, Ed. D'En Haut 1992

BRIOD, Louise.- La méthode Montessori au Tessin.- Annuaire de l'instruction publique, Lausanne, Payot 1920

SOETARD, Michel.- Pestalozzi - Coll. Les Grands Suisses, Lucerne. Ed. Coeckelberghs, 1987


(c) Simone Forster, 1999