Quelles langues à l'école?

Simone Forster, IRDP

La Suisse avait la paix du travail et la paix des langues. Deux valeurs sûres qui, aujourd'hui, sont secouées par les tumultes de notre histoire et par l'ouragan de la mondialisation. Faut-il vraiment consacrer tant de temps et d'énergie à apprendre l'allemand - ou le français - alors que tout le monde parle l'anglais?

C'est connu. Les Suisses s'entendent bien parce qu'ils ne se comprennent pas. C'est sans doute plus vrai aujourd'hui qu'hier. Les rites de l'année en Suisse alémanique et le Welschlandjahr à l'issue de la scolarité obligatoire ont quasi disparu. En dépit des efforts d'équivalence déployés par les universités, peu d'étudiants romands passent un semestre ou deux à Bâle, à Berne ou à Zurich. Même situation du côté alémanique; le MIT ou la Columbia University ont beaucoup plus la cote. Un sondage, paru en novembre 1997, dans l'hebdomadaire zurichois Facts révèle que 60% des Alémaniques estiment que l'anglais doit être enseigné en priorité dans les écoles contre 34% le français. En Suisse romande, même plébiscite pour l'anglais : 57% contre 37% pour l'allemand. Pas de röstigraben sur ce point : la majorité des Suisses pense que les enfants doivent apprennent l'anglais avant tout. Game is over ! Die Würfel sind gefallen (les dés sont jetés) titre l'article de Facts. Passons donc enfin aux choses sérieuses et apprenons la langue de l'économie. De plus, les gosses adorent ça. Ils veulent fréquenter des coole Schule. English ist total in déclare Marjorie Fell, professeure d'anglais à Horgen (ZH), les élèves le trouvent megacool. Ils n'aiment pas le français. Du côté romand, l'allemand n'enthousiasme guère les adolescents qui rechignent à apprendre le vocabulaire et les déclinaisons. "Pourquoi trois genres s'exclame une élève de l'école de commerce de Neuchâtel, l'anglais c'est plus cool. Il n'y en a qu'un seul et ça fonctionne". Faut-il baisser les bras et donner raison au chef de la rubrique nationale de Facts qui assure qu'on n'apprend pas une langue par devoir civique?

Assurément non car, économie oblige, la connaissance des langues nationales est toujours une exigence du marché du travail. L'analyse du recensement fédéral de 1990 montre toutefois que l'allemand est plus indispensable en Suisse latine que le français en Suisse alémanique. On compte 15% de la population active qui fait usage de l'anglais dans l'exercice de sa profession. Dans certains secteurs (services, commerce, banques, tourisme, médias, sciences, recherche), la proportion atteint 30%. Les Alémaniques l'utilisent plus que les Latins.

A l'aune des économistes

François Grin et Claudio Sfreddo, chercheurs au Département de l'économie publique de l'université de Genève ont calculé le rapport coût/bénéfice de l'enseignement des langues pour la société. Un bénéfice évalué en termes de salaires. A formation, âge et expérience comparables, la pratique de l'anglais assure un salaire plus élevé en Suisse alémanique (18% contre 10% en Suisse romande) ; celle d'une seconde langue nationale - allemand ou français - une plus-value égale dans les deux régions : 13,5%. L'allemand est donc plus rémunérateur en Suisse romande que l'anglais. La situation est inverse en Suisse alémanique. L'anglais paie plus que le français.

La pratique des langues est incontestablement un atout sur le marché du travail; elle fait grimper dans l'échelle des salaires. D'un point de vue strictement économique, l'anglais ne suffit pas. Les données éparses récoltées montrent que les taux de rendement du chinois, du japonais et du russe sont encore plus considérables.

Les collectivités publiques dépensent entre 1500 et 1700 francs par an par élève pour l'enseignement des langues (1592 francs en Suisse alémanique, 1463 en Suisse romande, 1713 en Suisse italienne). Les cantons romands dépensent plus - quasi le double - pour l'allemand (905 francs) que pour l'anglais (465 francs). Outre Sarine, les sommes consenties au français sont légèrement supérieures (778 francs pour le français ; 696 francs pour l'anglais). Globalement, les dépenses publiques s'élèvent à un milliard et demi, universités non comprises. Est-ce du gaspillage face aux résultats? Non affirment les chercheurs, le taux de rendement de l'enseignement des langues dépasse le rendement moyen de la scolarité toutes branches confondues. Investir dans l'enseignement des langues s'avère un bon choix même si, pour les employeurs, la mention "connaissances scolaires" dans la rubrique langue témoigne de la légèreté du bagage.

Tumultes et coups d'éclats

Le débat sur les langues est animé car il s'inscrit dans les tumultes qui secouent aujourd'hui le monde de l'enseignement. Le Conseil d'éducation du canton de Zurich adopte, en effet, le 14 janvier 1997 un projet d'enseignement obligatoire de l'anglais dans les filières du secondaire I. Les enfants découvrent aujourd'hui le français en 5e année, l'anglais en 8e année sous une forme facultative avant d'opter en 9e année entre l'anglais et l'italien. La réforme prévoit l'enseignement obligatoire de l'anglais dès la 8e année soit trois leçons (une heure supplémentaire à l'horaire, une heure retranchée de l'enseignement du français, une heure prise sur une autre discipline). En 9e année, l'enseignement du français et de l'italien devient facultatif. Le Conseil décide, en outre, d'introduire l'anglais dès 7 ans dans 180 classes expérimentales.

Le 20 janvier 1997, le Conseil d'éducation de Zurich invite la Conférence suisse des directeurs cantonaux de l'instruction publique (CDIP) à s'exprimer sur ses projets. Cette dernière met sur pied, dans l'urgence, une commission chargée de présenter, en été 1998, un concept national pour l'enseignement des langues étrangères. D'ici là, elle demande aux cantons de suspendre toute décision dans l'enseignement des langues. Georges Lüdi, président de ce groupe d'experts est d'avis que "l'anglais est absolument nécessaire. L'erreur est de le mettre en concurrence avec les langues nationales. Les jeunes ont besoin des deux.". De son côté, le gouvernement vaudois proteste officiellement, en janvier 1998, contre l'introduction précoce de l'anglais dans les écoles zurichoises. Le Conseiller d'Etat, Jean-Jacques Schwaab, qualifie cette politique "d'atteinte flagrante aux liens confédéraux".

Ernst Buschor, chef du Conseil d'éducation de Zurich, sort de sa manche, le 4 février 1998, un deuxième projet "Schulprojekt 21" (Lernen für das 21. Jahrhundert) , lequel avait été accepté le 9 septembre 1997, mais était gardé plus ou moins secret. Il prévoit des cours d'informatique et l'enseignement de l'anglais, par immersion, dès la première année. Cette expérience pédagogique va de la première à la sixième année. Elle débutera en août 1998, dans un petit nombre de classes, pour une première étape de trois ans. La phase principale est prévue pour 1999/2000 . Elle touchera alors quelque soixante classes. Dès avril 1998, les enseignantes et enseignants concernés seront formés. Le coût de l'opération est estimé à quelque 6 millions ; la moitié doit provenir du secteur privé. Le matériel sera fourni par des entreprises sur la base d'un contrat de sponsoring. Cette intrusion de l'économie privée, pratique courante aux Etats-Unis, en Angleterre et aux Pays-Bas, est vivement critiquée par le syndicat des enseignants, soucieux de l'indépendance des établissements scolaires.

Le projet s'inscrit dans les nouvelles exigences du XXIe siècle et veut donner aux élèves de meilleures chances de réussite. Il s'agit de développer les compétences sociales et de communication dans un monde qui exige de plus en plus le travail en équipe. La moitié du temps d'enseignement va se dérouler dans les classes par degré ; l'autre moitié dans des groupes d'apprentissage où âges et degrés seront mélangés - de la première à la troisième année et de la quatrième à la sixième- Le Conseil de l'éducation zurichois tient au trilinguisme, un objectif européen d'ailleurs. "Vous verrez, affirme Christian Aeberli, responsable du projet, la connaissance précoce de l'anglais va sûrement faciliter la tâche des profs de français qui viendront plus tard". (Nouveau Quotidien 11.2.98).

Et au Tessin?

Les Zurichois sont-ils les seuls à vouloir introduire l'anglais précoce ou à rogner sur les heures de français? Certainement pas. Depuis 1997, le Tessin a diminué l'importance du français dans les classes du secondaire I (scuola media) Les élèves suivent deux heures hebdomadaires supplémentaires d'allemand. Deux heures et demi de français ont été retranchées de l'horaire. Le Département de l'instruction publique s'est décidé sur la base d'une évaluation du secondaire premier degré qui préconisait l'apprentissage de trois langues obligatoires. Par ordre d'importance : l'allemand, l'anglais et le français. L'allemand est aujourd'hui la langue de travail d'un cinquième des Tessinois. Les entreprises exigent de plus en plus la maîtrise de l'anglais. Cette réforme, déclare le Conseil d'Etat, s'inscrit dans les nouvelles réalités helvétiques et européennes. Elle ne pénalise pas le français. Les petits Tessinois commencent, en effet, l'apprentissage du français dès la troisième année primaire, celui de l'allemand dès la 7e année.

La pluralité dans tous ses états

L'introduction - dite précoce - de la langue seconde nationale a commencé en Suisse au cours des années 80, suite aux recommandations de la Conférence suisse des directeurs cantonaux de l'instruction publique (CDIP) de 1975. Celle-ci préconisait son apparition dès la 4e ou 5e année.

Tous les cantons ont introduit cette réforme. La seconde langue nationale est obligatoire à l'école primaire et son enseignement est donné par des enseignants généralistes. On compte, en général, l'équivalent de 4 à 5 leçons par semaine. Les enfants de Suisse romande commencent l'allemand en 4e année, à l'exception de ceux du canton de Vaud qui débutent en 5e année. La réforme vaudoise (EVM) prévoit toutefois d'avancer cet apprentissage d'une année. En Suisse alémanique, le français apparaît en 5e année sauf à Bâle-Campagne, en Valais et à Fribourg (4P) et en Argovie (6P). Le canton d'Uri a opté en 1994/95 pour l'italien en 5e année, le français en 7e et l'anglais en 9e. Les Grisons connaissent une situation particulière. Les enfants des régions romanches commencent l'allemand en 4e année; ceux des régions italiennes en 5e année. L'allemand est la première langue étrangère de ces communautés, lesquelles débutent leurs classes de français en 7e année comme les petits Uranais. Tous les enfants grisons optent pour le français ou l'italien en 7e année. Dès 1999-2000, l'italien sera obligatoire dès la 4e année dans toutes les écoles des régions alémaniques grisonnes.

L'enseignement d'une troisième langue apparaît en fin de scolarité obligatoire ou au début du cycle gymnasial. Dans tous les cantons, l'anglais l'emporte sur l'italien lorsque le choix est offert. Ainsi à Fribourg, en 8e année, l'enseignement de l'italien n'a jamais pu être dispensé faute d'inscriptions. L'anglais est en général facultatif, à option ou obligatoire. Sur le plan national, l'enseignement facultatif ou à option domine en 8e et 9e années (13-14 ans). Seuls dix cantons proposent l'anglais en 7e année (Appenzell Rhodes intérieures et Rhodes extérieures, Argovie, Berne (sans Jura bernois), Bâle Ville, Bâle Campagne, Fribourg (partie alémanique), Jura, Thurgovie, Vaud). L'anglais est obligatoire dans certaines divisions prégymnasiales du secondaire premier cycle. Dix cantons font exception : Argovie, Berne/Jura bernois, Fribourg (partie alémanique), Grisons, St. Gall, Schaffouse, Thurgovie, Tessin, Valais et Zurich.

On pourrait faire mieux

Les cantons font donc des efforts pour stimuler l'apprentissage des langues nationales à l'école primaire mais les résultats ne sont, en général, pas à la mesure des investissements consentis. Les constats sont mitigés sauf dans les cantons des Grisons et du Tessin. La seconde langue, allemand ou français, enseignée, dans les classes primaires, sous forme ludique, ne décolle pas. Les professeurs du cycle secondaire décident souvent de tout reprendre à zéro.

Pourtant tous les espoirs ne sont pas perdus. En Suisse romande, de nouvelles méthodes - Tamburin, Sowieso et auf Deutsch - sont actuellement évaluées dans les cantons romands. Les enfants sont enthousiastes, les enseignants convaincus et les parents ravis. De plus, l'enseignement bilingue ou par immersion ouvre de nouvelles perspectives. Recommandé officiellement par la Conférence suisse des directeurs de l'instruction publique (CDIP, 1995), ce modèle suscite l'intérêt car il assure un "bilinguisme fonctionnel", soit une capacité de communication en langue seconde. En Suisse aujourd'hui, seuls les élèves romanches apprennent l'allemand par immersion et le succès est incontestable. Le modèle se répand toutefois et les expériences se multiplient dans nombre d'écoles et de cantons de Suisse latine et alémanique, de la maternelle au gymnase et à l'université.

En Suisse romande, des cantons bilingues comme Valais et Fribourg commencent à faire de leur bilinguisme un atout pédagogique. Le Valais ouvre, en 1991, le Bureau des échanges linguistiques et se lance dans des expériences immersives dans les divers degrés de la scolarité, des classes enfantines au gymnase. Fribourg n'est pas en reste. Il vient de mettre en consultation un document qui propose aux communes trois modèles d'enseignement bilingue. Sans doute est-ce là une manière de sortir de l'impasse actuelle face à l'anglais. On peut diminuer les heures consacrées à l'enseignement du français ou de l'allemand si on donne les leçons de mathématiques, de géographie ou de gymnastique dans la seconde langue nationale. On fait ainsi de la place à l'anglais. Le pavé zurichois aura peut-être le mérite d'accélérer la mise en œuvre de méthodes d'apprentissage des langues plus efficaces et plus productives. Finalement, c'est de l'économie.

Bibliographie

CDIP/IDES (1997) Enseignement obligatoire de l'anglais à l'école obligatoire et dans les gymnases non fractionnés. Berne

CDIP /IDES (1997) :Enquête sur le système scolaire suisse, Enseignement de la première langue étrangère. Berne

CDIP (1995) A pays plurilingue-écoles plurilingues. Berne (dossier 33)

Erziehungsdirektion des Kantons Zurich (1998) : Lernen für das 21. Jahrhundert "Schulproject 21"

InterDialogos (1997) : Idées pour une éducation en contextes pluriculturels, No spécial Congrès 97 SSRE

Brohy, Claudine/De Pietro, Jean-François (Eds.) (1995):Situations d'enseignement bilingue. Neuchâtel. IRDP (Recherches 95.104)

Brohy, Claudine (1996) : Enseignement bilingue pour les 4 à 10 ans. Inventaire des supports pédagogiques. Neuchâtel, IRDP (Pratiques 96.2001)

Vouga, Jean-Pierre (1990) : La Suisse face à ses langues. Aarau, Francfort. Salzbourg. Verlag Sauerländer.

(c) Simone Forster