L'enseignement de l'allemand en Suisse romande
Simone Forster, IRDP
La Suisse romande introduit de nouveaux moyens d'enseignement
d'allemand à l'école primaire et se lance de plus en plus
dans des expériences d'enseignement bilingue à tous les
degrés. Les buts sont à la fois de renforcer la cohésion
nationale et de s'intégrer à l'Europe. Mais faut-il apprendre
l'allemand ou le suisse allemand?
L'introduction de l'allemand à l'école primaire a commencé,
en Suisse romande, au cours des années 80 suite aux recommandations
de la Conférence suisse des directeurs cantonaux de l'instruction
publique de 1975 (CDIP/EDK). Cette dernière préconisait
son apparition en 4e ou en 5e année. Tous les cantons ont appliqué
cette réforme. L'allemand débute, en général,
en 4e année. Son enseignement est prodigué par des enseignants
généralistes. Toutefois, à Fribourg, les enfants
commencent en 3e année. Il en va de même dans des classes
expérimentales jurassiennes et vaudoises. Actuellement, tous les
cantons de Suisse romande envisagent d'introduire l'enseignement de l'allemand
dès la 3e année.
Le canton de Vaud est en train d'appliquer sa réforme Ecole
vaudoise en mutation (EVM). L'allemand sera étendu à
toutes les classes de 4e année en 2002, le temps de former les
enseignantes et enseignants. Avant la réforme, Vaud était
lanterne rouge car on n'y commençait l'allemand qu'en 5e année.
Actuellement, le Département applique son plan de formation au
millier d'enseignantes et enseignants concernés. Pour les jeunes,
ça ne pose peut-être pas de problème. Mais certains
collègues n'ont pas revu leur allemand depuis 20 ans déclare
Sylvie Winkler, présidente de l'association des maîtresses
du primaire (Le Temps, 4 mai 1998). A Neuchâtel, en 1990, outre
les cours de recyclage, le Département de l'instruction publique
avait offert des séjours linguistiques en Allemagne et en Suisse
alémanique.
Un élan peut-être un peu tardif
Aujourd'hui, l'enseignement de l'allemand dit précoce a le vent
en poupe. Les cantons multiplient les expériences pédagogiques
et nombre de communes ouvrent des classes bilingues dès l'école
enfantine. Cet élan vers l'allemand arrive peut-être un peu
tard. Il semble qu'en Suisse l'anglais devienne la langue d'élection
de la population. Un sondage paru, en novembre 1997, dans l'hebdomadaire
Facts révélait que 60% des Alémaniques estimaient
que l'anglais devait être enseigné en priorité dans
les écoles contre 34% le français. En Suisse romande, même
plébiscite pour l'anglais: 57% contre 37% pour l'allemand.
Les enfants romands commencent donc l'étude de l'allemand au plus
tard à 10 ans. Malheureusement, leurs résultats ne sont
guère à la mesure des investissements. L'allemand enseigné
sous forme ludique à l'école primaire ne décolle
pas vraiment. Les professeurs du cycle secondaire peinent à évaluer
cet apprentissage et décident en général de tout
reprendre à zéro. Cette pratique décourage les élèves,
leur fait perdre leur spontanéité et le goût de la
langue. Souvent, hélas, les préjugés face à
l'allemand apparaissent avec les premiers boutons de l'acné. Car
il faut le dire, les jeunes romands ont en général des représentations
très négatives de l'Allemagne. Ils lui reprochent son histoire
- le nazisme en particulier - ses pratiques alimentaires, son goût
excessif de la bière, la lourdeur et la froideur de ses habitants.
Le pays leur paraît ténébreux, tragique, une puissante
muraille grise qui renferme quelque chose de différent. Ils
manifestent aussi de fortes réticences envers les dialectes alémaniques
qui, semble-t-il, leur écorche les oreilles. (Etude Unesco 1995).
Les jeunes reprochent aussi à l'allemand sa grammaire et ses difficultés.
Pourquoi trois genres s'exclame un élève du lycée
Jean Piaget de Neuchâtel, l'anglais c'est plus cool. Il n'y en
a qu'un seul et ça fonctionne.
Ce phénomène de rejet de l'allemand n'est pas nouveau.
En 1948, on lit déjà dans l'Annuaire suisse de l'instruction
publique : le Welsche n'étudie pas l'allemand pour son plaisir.
Il faut qu'il y soit forcé. Ceux qui sont chargés d'enseigner
l'allemand à la jeunesse romande ne peuvent compter que dans des
cas exceptionnels sur l'appui de la famille et de l'opinion. Les choses
changent pourtant. Aujourd'hui, les parents sont acquis à l'utilité
de l'allemand et les jeunes les suivent de plus en plus. Ainsi, les lycéens
qui, avec la nouvelle maturité, ont le choix de la deuxième
langue nationale ont opté en masse pour l'allemand (86,9 % à
Genève contre 39,8% pour l'italien ; le total excède 100%
en raison des plus motivés qui cumulent avec les options). Les
enseignantes et enseignants d'allemand qui craignaient le pire sont soulagés.
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Le bilinguisme à l'aube du XIXe siècle
Le Père Grégoire, cordelier de Fribourg remit à
Philippe-Albert Stapfer, Ministre des arts et des sciences au temps
de la République helvétique, un projet qui préconisait
l'apprentissage de la langue seconde dès l'âge de 8
ou 9 ans. Les leçons de géographie devaient être
données en allemand en Suisse romande et en français
en Suisse alémanique. Je pense que ce sujet rendra l'étude
de la langue intéressante et fera connaître à
l'élève les mots et les tournures les plus usitées
dans le commerce de la vie tout en l'instruisant sur des choses
qu'il est bon de savoir. En seconde année, il préconise
l'étude de la langue seconde à l'aide d'un manuel
de logique. La logique et l'exposé amèneront par
leur contenu les mots et les constructions que la géographie
n'aura pas fournis, je veux dire les mots et les expressions qui
rendent les idées abstraites. Ainsi, l'élève
parcourra toute l'étendue des deux langues. On est saisi
par la modernité du projet. Pestalozzi, dans son Institut
d'Yverdon (de 1805-1825) instruit selon sa célèbre
Méthode de nombreux enfants venus de toute l'Europe. Il pratique
lui aussi l'enseignement bilingue. On passe du français à
l'allemand toutes les deux heures.
Projet d'éducation publique pour la République
helvétique, Grégoire Girard in Annuaire de l'instruction
publique en Suisse 1924 . p 113-166. |
Les langues et l'économie
Une étude du Département de l'économie publique
de l'université de Genève donne raison aux lycéens.
En Suisse à formation, âge et expérience comparables,
la pratique d'une seconde langue nationale - l'allemand ou le français
- assure une plus-value salariale de 13,5%. L'anglais entraîne un
salaire plus élevé en Suisse alémanique (18% contre
10% en Suisse romande). L'allemand est donc plus rémunérateur
en Suisse romande que l'anglais. La situation est inverse en Suisse alémanique.
L'anglais paie plus que le français. D'un point de vue strictement
économique, l'anglais seul ne suffit toutefois pas ni en Suisse
alémanique ni en Suisse romande.
Les collectivités publiques dépensent entre 1500 et 1700
francs par an par élève pour l'enseignement des langues.
Les cantons romands dépensent plus - quasi le double - pour l'allemand
(905 francs) que pour l'anglais (465 francs). En Suisse alémanique,
les sommes consenties au français sont légèrement
supérieures (778 francs pour le français, 696 pour l'anglais).
Globalement, les dépenses publiques pour l'enseignement des langues
s'élèvent à un milliard et demi. Les chercheurs de
l'université de Genève affirment que l'investissement en
vaut la peine.
De nouveaux moyens d'enseignement
On les croit volontiers mais force est de constater que l'apprentissage
de l'allemand en Suisse romande manque d'efficacité. Après
six ans d'étude, la plupart des élèves sont incapables
de lire un journal de Suisse alémanique ou de tenir une conversation
courante. Face à ce constat affligeant, la Conférence intercantonale
de l'instruction publique de la Suisse romande et du Tessin (CIIP) s'est
engagée, depuis 10 ans, dans un processus de rénovation
des moyens d'enseignement et des méthodes d'allemand. Elle mit
sur pied, en 1990, une Commission romande pour l'enseignement de l'allemand
(CREA) et, en 1993, un groupe d'étude romand Langue II. Parmi les
quelque 30 manuels examinés, trois collections allemandes ont été
retenues : Tamburin, pour les petits, Auf deutsch et Sowieso.
Le groupe d'étude Langue II a dirigé, dès 1995, leur
expérimentation.
Les cantons ne se sont pas mis d'accord sur le choix des méthodes
aux divers degrés. C'est ce qu'on appelle de la coordination souple.
Par exemple, un élève de 5e année à Genève,
au Jura, en Valais, à Berne et à Fribourg fera usage de
Tamburin. A Neuchâtel et dans le canton de Vaud il utilisera
Auf deutsch. En 2001 au plus tard, toutefois, tous les enfants
de Suisse romande de 4e année (3e au Jura et à Fribourg)
s'initieront à l'allemand avec Tamburin. Genève a
déjà généralisé la méthode.
Neuchâtel et le Valais vont l'introduire à la rentrée
1999. Ce cours fait merveille chez les petits. Par des chants, des activités
créatrices et mille jeux on apprend à communiquer en situation.
Le matériel est moderne et attrayant avec cassettes et CD-Rom.
Des filières bilingues
La Suisse romande fait de son mieux pour stimuler le goût de l'allemand
sans doute aussi par souci d'intégration à l'Europe. Les
expériences bilingues précoces sont plus nombreuses en Suisse
romande qu'en Suisse alémanique. Les projets fleurissent, dès
les classes enfantines, près des frontières linguistiques
dans les cantons de Fribourg, du Valais et dans la partie francophone
du canton de Berne. Depuis 1991, le Valais a ouvert un Bureau des échanges
linguistiques et se lance dans des expériences d'immersion, de
l'école enfantine au gymnase. Fribourg propose aux communes trois
modèles d'enseignement bilingue.
L'intérêt pour l'immersion va croissant. Les études
montrent ses bons résultats. Les élèves qui apprennent
l'allemand dans des cours d'histoire, de géographie, de gymnastique
ou de chant maîtrisent mieux la langue que ceux qui l'apprennent
de manière scolaire traditionnelle. Laurent Tschumi enseigne la
géographie en allemand ou collège secondaire de l'Ochette
à Moudon depuis 1996. Les parents sont enchantés. Les élèves
déclarent avoir plus envie d'apprendre la langue et la
lire avec plus de facilité. La difficulté réside
toutefois dans l'absence de matériel pédagogique. L'enseignant
doit tout créer (La Liberté 13.1 1999). Dernier avantage
d'une pratique de l'immersion en allemand: elle permet de faire de la
place à l'anglais...
L'allemand ou le suisse allemand?
Un malaise plane pourtant sur ces innovations pédagogiques. Faut-il
apprendre l'allemand ou le suisse allemand? Pourquoi se donner du mal
à apprendre l'allemand s'il n'est d'aucune utilité outre
Sarine? C'est connu : dans le monde des affaires, les décisions
importantes se prennent en suisse allemand, durant la pause café.
Ne pas s'exprimer en dialecte est un handicap certain. De plus, dans les
séances, il est souvent difficile d'assumer le fait "qu'on
va parler le hochdeutsch puisqu'il y a des Romands".
Les jeunes reviennent enchantés des échanges linguistiques
avec la Suisse alémanique mais ils ressentent aussi l'artifice.
Ma correspondante s'est donnée la peine de parler l'allemand
mais je sentais bien que ce n'était pas naturel. Dès qu'elle
retrouvait ses copines, elle parlait le suisse allemand et je ne comprenais
plus rien. A la maison, ses parents m'ont parlé le français.
Ils m'ont dit qu'en Suisse alémanique on parle le suisse allemand
explique Sophie qui revient d'un échange avec une classe de
Lucerne.
Cette question du choix entre la langue et le dialecte s'est posée
à l'école primaire de Boujean (Bienne) qui se lance actuellement
dans une expérience d'immersion dès la première année.
Quatre heures par semaine un enseignant romand se charge d'une classe
suisse alémanique et vice-verça. Les enseignantes et enseignants
avaient opté pour le suisse allemand, la langue de la vie quotidienne.
Ce choix fut rejeté par l'Office de recherche pédagogique
de Berne qui suit le projet. Les petits biennois vont donc apprendre l'allemand.
Est-ce le bon choix? La question reste ouverte.
La télévision suisse romande (TRS2) n'a pas tergiversé.
Elle vient de trancher pour le suisse allemand. Depuis le 1er février
1999, elle passe chaque jour à 12h 15 et à 19h 30, le nouveau
cours Victor de schwyzertütsch. Le message est clair. Pour
communiquer avec les Suisses alémaniques, le dialecte s'impose.
Arthur Baur, linguiste et journaliste à la retraite, a collaboré
à l'élaboration du cours audiovisuel qui comprend aussi
une grammaire à l'usage des francophones. Le dialecte choisi est
le zurichois des médias (koinè). Arthur Baur est partisan
d'ériger le dialecte en langue officielle sans toutefois éliminer
l'allemand utile aux relations avec l'étranger. Un autre
linguiste, Georges Lüdi, est d'un avis opposé. Le dialecte
est le dialecte; il doit rester oral. Les contacts avec l'Allemagne s'intensifient
et personne ne songe à renoncer à la grande langue véhiculaire
qu'est le hochdeutsch. La standardisation du schwyzertütsch paraît
très invraisemblable sauf si entre Zurich et Berlin, on se met
à parler anglais (Le Temps, 22.1.1999).
Personne ne peut prédire l'avenir des langues de notre pays. Une
chose est sûre. Nous devrions nous attaquer aux tabous et oser ouvrir
un débat à l'échelle nationale sur ces brûlantes
questions.