Le corps : un enjeu d'apprentissage

Simone Forster, IRDP

La gymnastique fut obligatoire dans certains collèges bien avant que l'école elle même ne le fut. Toutefois, en dépit des recommandations répétées des médecins, sa pratique resta toujours discrète. Ses finalités ont évolué depuis la fin du siècle dernier. On est passé du patriotisme et d'une éducation du caractère à une pratique importante pour la formation de l'intelligence.

Des personnages aussi célèbres qu'Erasme ou Comenius n'ont pas perçu la nécessité "d'une éducation du physique". Il faut attendre le XVIIIe siècle, pour que les philosophes et les pédagogues en prennent conscience. Un homme pourtant, avec trois siècles d'avance, avait lancé la discipline. Trop précurseur sans doute, il fut vite oublié. Il s'appelait Vittorino de Rambaldoni da Feltre (1378-1446). Il créa à Mantoue la Casa Giocosa et fit œuvre de pionnier en intégrant les jeux et les activités physiques dans son programme d'enseignement. La gymnastique était un moyen de lutte contre la fatigue intellectuelle et l'oisiveté. Elle se justifiait pour des raisons spirituelles et morales.

Les Jésuites introduisirent la pratique des activités physiques dans leurs écoles dès le XVIe siècle. Ce temps de récréation consacré à toutes sortes de jeux, - de barres et de balles surtout - permettait l'aération des esprits. Il ne faut pas laisser le corps s'affaiblir, parce que s'il est dans un état de faiblesse, l'âme ne peut pas faire ses opérations avait écrit Ignace de Loyola. Les exercices physiques étaient prescrits surtout dans un but hygiéniste. On était aussi convaincu qu'ils assuraient plus d'efficacité à l'enseignement.

Une prescription médicale

Le terme d'éducation physique a surgi, à la fin du XVIIIe siècle, avec l'apparition d'une littérature spécialisée sur l'hygiène et la préservation des enfants, écrite par des médecins à l'usage des mères de famille. Ce sont surtout des conseils prodigués aux classes nobles et bourgeoises sur la façon de conserver la santé et de prévenir les maladies. L'exercice est un des moyens préconisé au même titre que l'hygiène et l'alimentation. N'oublions pas que le grand fléau de l'époque est la mortalité infantile. Rien de très surprenant si toute éducation a alors pour principal objectif de délivrer de l'enfance.

Pestalozzi (1746-1827 ) fit œuvre de pionnier. Il fut le premier à analyser, selon les principes de sa célèbre Méthode, les différents mouvements du corps et à les sérier en exercices gradués. Il créa de toutes pièces une méthodologie. La gymnastique, dans les établissements qu'il a dirigés, faisait partie de l'éducation au même titre que les autres disciplines. L'enfant devait développer son corps et son esprit. L'un n'allait pas sans l'autre. Pestalozzi recommanda, en outre, qu'on ne fit pas de différence entre garçons et filles.

Une nouvelle discipline scolaire

Les idées du grand pédagogue zurichois furent longues à pénétrer dans les écoles du peuple car on n'en percevait guère l'utilité. Deux institutions contribuèrent toutefois à l'introduction des exercices physiques pour les garçons: les premières sociétés de gymnastique et l'armée. Les pédagogies ne s'inspiraient nullement d'ailleurs des préceptes de Pestalozzi et les exercices tenaient plus du dressage que de l'expression corporelle. Les élèves étaient alignés ou placés dans des figures à géométrie variable qui ne devaient rien au hasard. Ils apprenaient ainsi les valeurs sociales indispensables aux classes populaires: le respect de l'ordre, de la hiérarchie et de la discipline. Cette "gymnastique patriotique", comme on l'appelait en Allemagne au début du XIXe siècle, connut ses heures de gloire sous les régimes fascistes et communistes. Elle était pratiquée par les jeunesses hitlériennes, mussoliniennes, les bataillons scolaires de Vichy ou les jeunesses communistes de l'ancienne Union Soviétique.

Dès le début du siècle, pourtant, la vogue du sport va aérer les pédagogies. Les exercices d'ordre perdent de leur importance. On prend en compte les aptitudes physiques et les dispositions personnelles des élèves et on exige d'eux un maximum d'effort. Plus que la rigueur des exercices parfaitement synchronisés importe alors la performance individuelle. L'éducation physique devient une éducation du caractère; les sports d'équipe apprennent le fair play, le respect des autres et des règles. Dans les années soixante, on insiste surtout sur les effets bénéfiques des exercices corporels sur le rendement du travail scolaire, le développement de la personnalité et de l'intelligence.

Une compétence fédérale depuis 1874

L'enseignement de la gymnastique aux garçons est réglementé, en Suisse, depuis 1874, par une ordonnance fédérale. Celui des filles est laissé à l'initiative cantonale. L'ordonnance fut maintes fois révisée. En 1928, la discipline devient obligatoire pendant toute la scolarité: deux heures par semaine au minimum et si possible un après-midi consacré aux jeux, aux excursions et aux sports (natation, ski, patinage). Le Conseil fédéral a la compétence d'ordonner des inspections des écoles primaires et normales. Les cantons sont tenus de faire rapport sur l'enseignement de la discipline, les halles de gymnastique et les engins. La Confédération légifère aussi la formation. Elle institue des cours annuels et met sur pied une formation universitaire pour les bacheliers avec à la clé, un diplôme fédéral de maître/maîtresse de gymnastique. En 1930, les universités de Bâle et de Zurich proposent ces formations, lesquelles comprennent l'anatomie, la physiologie, l'hygiène générale, la méthodologie et des cours pratiques. En 1928, la gymnastique devient une discipline obligatoire de l'examen final des écoles normales.

Dès l'origine, le Conseil fédéral se préoccupe des méthodologies. Il cautionne, en 1876, le premier manuel officiel de gymnastique du Dr Guillaume Schoch de Frauenfeld. Cet ouvrage était conçu comme un règlement militaire avec une nette prédominance des exercices d'ordre. Au fil des décennies d'autres manuels se succédèrent. Le troisième de 1912 fit passer la préparation militaire au second plan et mit l'accent sur le sport, les jeux et les exercices athlétiques.

En 1941, en pleine guerre, la question d'une bonne préparation physique de la jeunesse resurgit. Paraissent coup sur coup une nouvelle ordonnance et un nouveau manuel. L'ordonnance prescrit trois heures de gymnastique et deux heures de plein air hebdomadaire. Elle institue aussi l'examen obligatoire d'aptitudes physiques en fin de scolarité consigné dans un livret. En 1944, les cantons envoient leur rapport au Conseil fédéral. Douze d'entre eux ont introduit la troisième heure hebdomadaire, sept les après-midi de plein air. A cette époque huit cantons n'ont pas encore rendu obligatoire l'enseignement de la gymnastique aux filles. Seuls deux cantons, Bâle-Ville et Vaud, traitent identiquement filles et garçons : trois heures de gymnastique dans chaque degré; après-midi de plein air et sports obligatoires. (Annuaire de l'instruction publique en Suisse 1944).

Aujourd'hui, la discipline soulève quelques tempêtes. Nombre de cantons trouvent abusive la souveraineté de Berne et réclament que la gymnastique soit traitée comme les autres disciplines. Face à ces récriminations, l'ordonnance fédérale du 21 octobre 1987 a été assouplie au début de cette année. Elle stipule que les cantons prodiguent en général trois heures de gymnastique hebdomadaire. Une enquête préalable à cette adjonction avait en effet révélé que sept cantons n'appliquent pas les trois heures réglementaires à l'école primaire et dix à l'école secondaire. Forts de ce en général, les cantons de Saint-Gall et de Schwytz ont retranché une heure d'éducation physique au bénéfice d'une heure d'anglais dans le programme de l'enseignement secondaire. C'est dire que même si son utilité n'est pas contestée, la gymnastique est la branche que l'on élague si on veut que d'autres gagnent en vitalité.

 


Enseigner la gymnastique certes. Et la sécurité?

Difficile d'enseigner la gymnastique et la natation quand on n'est pas sportive déclarent Isabelle et Myriam. Se mettre en habit de gym, pire encore en maillot de bain, c'est une corvée parce que j'ai des kilos en trop. Et les deux enseignantes neuchâteloises d'expliquer : les engins sont remisés dans un local. Ils sont lourds et pénibles à sortir. La leçon terminée, il faut les remettre en place. De plus, nous avons toujours peur des accidents. Les enfants peuvent échapper à notre surveillance. Il arrive que certains grimpent aux espaliers en attendant leur tour à saute-mouton. Un accident est très vite arrivé et les engins de gymnastique ne sont pas sans danger. Notre responsabilité est grande et nous ne pouvons regarder partout à la fois. Ces questions de sécurité sont importantes. Nous sommes toujours soulagées à la fin de la leçon. Je me dis ouf s'exclame Isabelle, il ne s'est rien passé.

Propos recueillis par Simone Forster


Sources

Le corps en mouvement. Précurseurs et pionniers de l'éducation physique. Sous la direction de Pierre Arnaud. Privat. Toulouse 1981

Armand, Pierre : Les savoirs du corps.- Presses universitaires de Lyon. Lyon 1982

Annuaire de l'instruction publique en Suisse.- Librairie Payot. Lausanne 1930 :

Dr. Wintsch, Jean.- Quelques notes sur la gymnastique à l'âge scolaire.-

Thorin, John - L'enseignement de la gymnastique aux garçons.-

Hunziker, Jeanne.- L'enseignement de la gymnastique aux jeunes filles.-

Beguin, Félix.- L'école et le sport.-

Tharin, R .- Tendances nouvelles de l'éducation physique.- in Annuaire de l'instruction publique en Suisse, Librairie Payot, Lausanne 1944.

Fischer, Doris : Schulsport unter Leistungsdruck Bildung Schweiz 11/2000

Révision partielle de l'ordonnance concernant l'encouragement de la gymnastique et des sports. Rapport explicatif (OEGS) www.essm.ch/f/politik/erlauter.htm


(c) Simone Forster, 2000